Dans L'Express du 31 janvier 1981

Il y aura trente-six ans cet été que Patrick Modiano vit dans la clandestinité. Imaginaire, sans doute, mais à ses yeux si réelle, si opaque, si constante qu'il a toujours le comportement d'un garçon traqué qui aurait échappé pour un instant à quelque mystérieuse filature.

Depuis des années qu'on s'y emploie, impossible de faire dire à ce grand timide interminable, souriant, le secret de son trouble : dès qu'il parle, les mots se bousculent, se télescopent dans sa bouche, se figent au milieu d'une syllabe. Chaque phrase lui est une lutte avec des ombres insaisissables qui le paralysent, toute réponse devient un accouchement dans la douleur : "C'est un peu... c'est comme... c'est pas facile... c'est compliq... c'est difficile... à expliqu'... ça ne s'... enfin, vous compr..."

Quand on songe à tant de romanciers qui s'échinent à s'inventer des obsessions pour avoir l'air intéressant, le pur Modiano, ligoté par ses fantasmes, vous réconcilie avec la vérité des vrais écrivains : son étrange univers d'angoisse, de chausse-trapes et de faux-fuyants ne doit rien à personne. Il émane de lui seul, comme du sol monte la brume, certains soirs. Et il suffit, ensuite, d'un peu d'usage et de sympathie pour traduire en clair ce qu'il essaie de nous dire, ce que le malaise impalpable de ses livres laisse deviner. A l'origine, quand parurent La Place de l'Etoile, La Ronde de nuit, Les Boulevards de ceinture, on n'a vu que l'aspect anecdotique de cette aventure littéraire : la fascination bizarre d'un auteur né en 1945 pour la période noire qui a précédé sa venue au monde. Au goût du rétro s'ajoutait le poncif d'une recherche d'identité, à travers des personnages louches, images déformées d'un père absent. On se sentait en pays connu.

Un virage définitif ?

Il y avait même là, pour certains, comme une agréable revanche romanesque sur les cocoricos patriotiques ou manichéens d'une génération d'écrivains issue de la Résistance ; chez le jeune Modiano, victimes et bourreaux semblaient toujours apparentés par d'obscures complicités, tandis que la langue, d'une limpidité sèche, tranchait sur le pâteux pathos encore à la mode parmi les intellectuels.

Six romans (dont un Goncourt), auxquels s'ajoute celui qui paraît ces jours-ci, nous auront donné une idée plus juste de cette oeuvre à mesure qu'elle s'éloigne de son Occupation rêvée sans la perdre de vue tout à fait. A cet égard, Une jeunesse marque un virage, peut-être définitif. Renonçant à se glisser dans les complets cintrés des trafiquants du marché noir, silhouettes furtives à peine éclairées par les ampoules bleues de la Défense passive, Modiano commence à plonger dans sa propre histoire : Louis et Odile, ses héros, ont eu 20 ans en même temps que lui. Ils ont porté des semelles crêpe et dansé au Paladium, connu l'Angleterre des Beatles et le Liberty's de Tonton enfin, des contemporains...

Le climat n'a pourtant pas changé le moins du monde. Il s'agit encore et toujours d'un Paris nocturne, inquiétant, celui des gares, des hôtels, des cafés anonymes, où l'on rencontre des individus au passé ténébreux, liés par la franc-maçonnerie de la combine, des profits illicites, des amitiés inavouables.

France's writer Patrick Modiano poses with his book in December 1969, in Paris, after he won the Literary Prize "Plume de Diamant" for "La ronde de nuit". Modiano, a French historical novelist whose work has often focused on World War II and the 1940s, won the Nobel Literature Prize on October 9, 2014. The prize was awarded "for the art of memory with which he has evoked the most ungraspable human destinies and uncovered the life-world of the occupation," the Swedish Academy said. (Photo by STRINGER / AFP)

Le futur prix Nobel de littérature Patrick Modiano

Le futur prix Nobel de littérature Patrick Modiano. (Photo by STRINGER / AFP)

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Le compromis avec les requins

Modiano, c'est étrange et envoûtant comme un Simenon dont on n'éclaircirait jamais les énigmes, avec, en prime, la perfection formelle du Morand des bonnes années. Mais ce n'est pas le seul plaisir du contraste qui fait se détacher ce petit couple d'adolescents candides sur un décor malsain. Pour l'auteur d'Une jeunesse, il s'agit d'un âge qui n'a pas son permis de séjour dans la société, pas d'ancrage ni de ressources. L'expédient est son lot, et inévitables sont ses compromissions avec les requins qui le guettent, dans l'étroit espace de nos villes.

Car ce sont des lieux, des quartiers que surgissent en lui les personnages de ses livres, émanations un peu diaboliques des pierres, de la suie, des souvenirs. Comme on reconnaît à je ne sais quelle tare une créature de Green ou de Mauriac, les ondoyants malfrats de Modiano sont tous cousins, sortis du songe où il habite. Depuis sa propre adolescence, il les porte en lui, il ne cesse de les exorciser, qu'il les projette dans un passé qu'il n'a pas vécu, ou qu'il les mette en scène dans ce Paris familier et déjà mort d'il y a quinze ou vingt ans.

Ecrivain fantastique à sa manière, un fantastique social qu'il introduit en contrebande derrière les façades passe-partout des immeubles haussmanniens, Patrick Modiano est un visionnaire. Mais sa puissance d'évocation ne doit guère à l'habileté, ni à la grâce du style, ni même à l'évidence de son talent ; elle relève de cette pression intérieure qui semble l'accompagner sans cesse, où qu'il aille, et le contraint au silence dès qu'on l'interroge. Le clandestin est en lui, qui tient la traque nuit et jour. Sauf quand le romancier prend le relais, le temps d'un livre.

L'Express du 31 janvier 1981, numéro 1543.

L'Express du 31 janvier 1981, numéro 1543.

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