Lars von Trier arrive à pied par la Croisette. Et pas autrement. Il a une peur bleue des avions et ses voyages en voiture ne sont pas de tout repos. Résultat: il a déjà raté quatre fois le Festival de Cannes. Ce qui n'est pas très gentil dans la mesure où Gilles Jacob y a sélectionné tous ses films. 1984: Element of Crime, grand prix de la commission technique, mais pas de Lars. 1987: Epidemic, ni prix ni Lars. 1991: Europa, prix du jury, toujours pas de Lars. 1996: Breaking the Waves, grand prix, et Lars qui a failli venir en voiture mais qui, arrivé en Allemagne, a fait demi-tour. 1998: Les Idiots, pas de prix, mais Lars est là (enfin!) qui monte le tapis rouge au son de L'Internationale.
Cette année, on jure qu'il sera présent. A l'heure qu'il est et à 44 ans, il doit même être dans sa voiture (ou à cheval ou à vélo) pour arriver à temps sur la Croisette. Tant mieux, parce que, avec Dancer in the Dark, il risque de créer une jolie surprise. Lui, l'esthète danois, l'homme de l'étrange, l'initiateur des films du Dogme (Les Idiots en faisaient partie), se lance dans la comédie musicale, un genre dont on ne peut pas dire qu'il soit dans une forme éblouissante en ce moment. Histoire d'enfoncer le clou de la surprise, il a convoqué sur son plateau la chanteuse islandaise Björk et l'actrice française Catherine Deneuve. La première, non contente de signer la partition musicale du film, y joue le rôle principal, celui d'une jeune Tchèque émigrée aux Etats-Unis, qui, tous les soirs, s'en va chanter et danser dans un spectacle musical amateur avec sa copine Kathy. La seconde, c'est Kathy. On peut tout attendre de Lars von Trier. Le meilleur comme le plus surprenant. Sous ses airs d'adolescent barbu au sourire énigmatique et doux se cache un réalisateur qui aime marcher en équilibre sur la fine frontière qui sépare le dérapage de la normalité. Il s'y promène avec une caméra. Mais à pied.