Il aimait les femmes. Cet homme était trop bon. Il avait élu, pour double, Mastroianni. Cet homme était un génie. «Ma no, dirait Marcello, Federico, il cherchait un visage quelconque, une tête d'Italien.» Le Maestro traquait le héros de sa «Dolce Vita». La production lui proposait Paul Newman. On imagine les glapissements de sa voix de fausset. Car il avait une voix de fausset. Cet homme était irrésistible. Enchifrené même en été, d'où la persistance du manteau, du cache-nez et du chapeau protège-calvitie, Fellini créait des étoiles. Des naines bleues, des géantes rouges, toujours bien dotées en nénés et popotin. D'ailleurs, la Lune lui parla sur la fin. Plaisantons. Aucun film de cet enrhumé ne nous a rendus tristes, si certains nous ont obligés à nous moucher. C'était la manière du Dottore d'éliminer nos toxines: bêtise, télé-inculture, méchanceté, machisme, snobisme. Il y avait du saint en lui. Dans sa tendresse pour les fantoches. Qu'il houspillait en serrant les poings au bout de ses petites mains. Car il avait aussi de petites mains. Mains de gamin. Pour jouer aux billes, voler les agates, tricher aux cartes, caresser le dos des filles. Ces filles qui sont le vice et la rédemption. Parfois l'amour, mais que, salaud pudique, il pimentait de strychnine: Cabiria fixe l'objectif; son regard glisse, croise le nôtre mais ne s'arrête pas. Fin: vous pouvez rentrer vous coucher. Insatisfaits. Une mésange prostituée en brassière d'angora jamais ne vous appartiendra. La décadence date du temps du «Satyricon», le nôtre appartient à la décomposition. Le Maestro se décida gros poisson échoué sur une plage pourrie d'Ostie. Où, aujourd'hui, la mer ronronne, soucieuse de ne pas troubler son repos. Au loin, une jeune fille blonde en robe claire invitera toujours à une autre vie avec de grands gestes et dira des mots qu'on ne comprendra pas. L'ange de sa «Dolce Vita» veille sur son sommeil et sursaute encore en nous, trente-trois ans après. Lui nous manque déjà. Alors crions son nom dans le désert de Cinecittà. Son premier surnom: il Poeta. Choisi par dérision quand il racontait la même histoire de dix manières différentes au même interlocuteur. Mais chaque mensonge devenait vérité dès qu'il sortait des grands studios ocre et décrépis. Le chiendent y poussait quand il filmait ses amis, ses complices, son Marcellino magicien et la grande, la belle, l'orange comme un soleil, la colossale Anita, quand il éclairait la nuit tombée sur ce débris d'empire dans une poussière de mille lunes répétées, projos explosant à la plus fine ondée - l'art est si fragile - quand il nous intimait, dans son «Intervista», d'éteindre les lumignons de nos télévisions et de nous éblouir de cinéma. Sans lui, Cinecittà n'est pas. Au lieu de la brader à la pub ou aux Japonais, qu'on tente d'y recréer son dernier rêve, l'inachevable. Il y aurait les curés du collège de Fano, radotant une onction extrême. Fondu déchaîné sur un ballet d'infirmières en blouses trop moulantes, trop échancrées, pas assez boutonnées, le sourire au coin des lèvres d'une Claudia, la tristesse au fond des yeux d'une Anouk, projetant sur les ruines d'un paradis vendu l'ombre de la Saraghina, abîme noir de cet exploit de chair fraîche que fut Anita. A toutes ces femmes il fit un don: la candeur de Gelsomina. Alors, elles organiseraient l'une de ces fiestas dont il avait le secret. Une ronde blanche d'enfants, de travestis, de «vitelloni» repentis, d'escrocs sincères dansant sur une musique de Nino Rota, libéré rien que pour lui des Enfers. Et, dans un coin du plateau, on retrouverait le manteau, l'écharpe et le chapeau de son uniforme de Maestro.