GEORGES SIMENON: Je ne vais jamais au cinéma, vous savez...
FEDERICO FELLINI: Moi non plus.
- Avant tout, il faut que je vous dise... Ça ne m'était jamais arrivé... En voyant votre «Casanova», j'ai pleuré.
Merci...
- Dans quel état d'esprit vous trouvez-vous après avoir terminé une oeuvre aussi monumentale? A plat? Excité? Eprouvez-vous un soulagement? Une lassitude? Tout a été contre vous dans cette affaire.
Oui, moi aussi... En fait, je ne suis pas capable de jouir de la fin d'un film bien longtemps. Dès que je le commence, je voudrais qu'il finisse. C'est une chose trop lourde, trop angoissante. Mais, dès que j'ai fini, je n'ai pas la possibilité de me mettre dans la situation de me reposer. Il faut que je commence autre chose, le vide me donne un sentiment de totale inutilité... Vous connaissez ça, vous aussi.
- Justement... Moi, après un roman, je connaissais deux jours d'euphorie complète, je faisais monter du champagne... Et puis, les deux jours passés, je me disais: «Non, tout ça ne vaut rien.»
Lorsque vous travaillez, toutes les responsabilités de la vie collective vous sont soudain épargnées. Tout le monde vous respecte. Vous n'êtes plus obligé de donner de l'amitié, de donner de l'amour, de donner de l'argent à l'Etat, d'aller chez le coiffeur, d'acheter des chaussures. Le travail, quel alibi! Mais, lorsque le travail cesse, tout vous retombe sur la tête, alors je crois qu'on a très vite envie de retrouver cet état d'irresponsabilité sociale pour assumer la seule réelle responsabilité du créateur, celle que nous avons vis-à-vis de nos fantômes. (...) Pour qu'on me donne l'argent de «Juliette des esprits», j'avais promis au producteur un «Satyricon». La lecture - tardive - de Pétrone m'avait procuré une réelle émotion, l'opération avait réussi. Pourquoi ne pas tenter la même opération avec Casanova? Alors j'ai tourné «Amarcord». Un jour, le moment est arrivé de lire enfin les Mémoires de Casanova. (...) Qu'est-ce que je pouvais avoir de commun avec ce type-là? Ce n'est pas un artiste, il ne parle jamais de la nature, des enfants, des chiens, rien. Il n'a écrit qu'une sorte d'annuaire téléphonique. C'est un comptable, un statisticien, un play-boy de province, qui croit avoir vécu, mais qui n'est jamais né, qui a déambulé à travers le monde sans exister jamais, fantôme errant à travers sa propre vie. (...) Je haïssais le personnage, je refusais de fréquenter ce con. Mais j'avais décidé, malgré moi, d'en faire un film. Un film sur le vide existentiel, sur un type en perpétuelle représentation qui oublie de vivre réellement. Peut-être, déjà, voulais-je tracer le portrait psychologique de l'artiste, lui aussi en représentation sur la scène de sa vie, lui aussi en proie au vertige du vide. Encore une raison valable pour que je ne veuille pas faire ce film-là. (...) Ce film, que je refusais si fort, allait marquer une frontière non pas dans ma carrière, mais bien dans ma vie. Après lui, il faudrait que la part de moi versatile et changeante, la part de moi indécise, éternellement tentée par les compromis, la part de moi qui ne veut pas devenir adulte, il faudrait que cette part de moi, enfin, meure. Le film, pour moi, c'était bien ça, le «passage de la ligne», le glissement vers le dernier versant de la vie.
- Quel est votre premier contact réel avec un film?
Le film commence pour moi le jour où je mets une petite annonce dans les journaux, informant que je cherche des gens. Pas des acteurs, des gens. J'ouvre alors un bureau, anonyme, quelque part. Et j'attends. Arrive alors une longue procession, des fous, des folles, des visages, des corps, un nez, une cravate, un pied... J'exagère peut-être! Mais vous, n'est-ce pas? c'est pareil, pour vos romans, vous partez d'une odeur, d'une adresse, d'une recette de cuisine!
- Quand je commence un roman, je ne sais jamais comment il se terminera.
Moi non plus, je ne sais pas comment se terminera mon film. Je regarde les gens, ils chantent pour moi à l'intérieur de ma tête comme un cantique de l'Annonciation. Je prends beaucoup de notes, beaucoup de photos, et je promets à tout le monde: «Vous serez dans mon film.» C'est ce qui a accrédité cette légende: Fellini est un menteur! Parce que, évidemment, je ne peux pas prendre tout le monde... Cette phase des petites annonces est aussi celle où j'exerce le plus sadiquement mon pouvoir: je demande par exemple une géante. Je dis: «Amenez-moi toutes les géantes du pays!» Et les géantes arrivent, font une queue géante de géantes, frappent à la porte de mon bureau. Moi, tout petit, derrière ma petite table, je regarde la première géante et je la chasse d'un geste de la main: «Pas assez géante!» Après les petites annonces, je me mets à faire des dessins, et, soudain, j'ai besoin de commencer. Le film n'est pas complet, le scénario n'est pas fini, je n'ai pas choisi tous les acteurs, ni imaginé tous les décors, mais je sais que je dois commencer. Sinon, tout va se préciser, se fixer, ce que je ne veux pas. Et que, justement, les producteurs veulent! Les deux premières semaines de tournage sont pour moi un voyage contradictoire. Destination inconnue... Puis j'ai l'impression que je ne dirige plus le film, c'est le film qui me dirige, le film sait où il va. Alors, j'essaie de demeurer dans cette disponibilité, d'accepter les découvertes du voyage. (...)
- Comme tous les créateurs, vous avez été marqué par votre enfance. Même à votre insu, votre enfance vous poursuit.
Oui, ce lien à l'enfance est la marque de tous les types créateurs. Mais l'opinion générale attache à ce signe une nuance restrictive, protectrice, presque péjorative. On regarde l'artiste comme un «grand enfant», comme un homme qui ne se serait pas complètement développé.
- C'est le contraire.
Oui, il entend l'enfance comme la possibilité de maintenir un équilibre entre l'inconscient et la conscience. L'enfant est toujours ainsi, il n'y a pas de division entre lui-même et la réalité. Tout va être détruit par l'éducation, l'école, la famille, la société, qui vont lui imposer l'infernale rigidité des systèmes de références. L'enfant ne sait pas qu'il devrait les refuser, l'artiste doit tenter d'oublier qu'on les lui a enseignés. Et continuer d'absorber la vie directement, quitte à être brûlé par cet inévitable conflit. (...) Dans votre oeuvre, vous avez pris soin de vous pencher sur les malheurs de ceux que vous appelez les «petits hommes». Moi, j'ai ce sentiment exaspérant de ne m'être jamais intéressé qu'à moi-même.
- Eh bien, Fellini, vous pouvez être rassuré, parce que les autres, c'est toujours moi! (...) Comment peut-on être optimiste lorsqu'on a ses racines dans le monde?
Vous avez quand même le sentiment d'avoir réalisé quelque chose?
- Non. Mon rêve était d'avoir une petite chambre, dans une rue marchande, et d'écrire sans que ça me rapporte plus qu'il me fallait pour manger (...). Je n'ai jamais été ambitieux.
Vous et moi n'avons jamais raconté que des échecs. Tous les romans de Simenon sont l'histoire d'un échec. Et les films de Fellini? Que sont-ils d'autre? Mais, je veux vous le dire, il faut que j'arrive à vous le dire... Lorsqu'on referme un de vos livres, même s'il finit mal, et, en général, il finit mal, on y a puisé une énergie nouvelle. Je crois que l'art, c'est ça, la possibilité de transformer l'échec en victoire, la tristesse en bonheur. L'art, c'est le miracle... ?