Qui, aujourd'hui, peut se produire tous les soirs à guichets fermés jusqu'au printemps prochain? Sûrement pas un candidat à l'Elysée. Michel Sardou, oui, qui, dans son registre, occupera le théâtre de l'Olympia jusqu'au 14 mai. Une scène mythique où il n'avait pas posé le pied depuis ses débuts: c'était en 1971, il «habitait en France», pas encore à Miami. Un récital classique, à la Battling Joe, pour ce rendez-vous où, dans un décor noir et rouge, sans effets spéciaux, notre chanteur populaire, tendance froid dehors, chaud dedans, interprétera 24 chansons. «Les plus belles et les moins connues», dit-il. Et, parmi elles, huit nouvelles, comme cette dernière: «Selon que vous serez puissants ou misérables», parodiant un texte de Jean de La Fontaine sur fond d'actualité judiciaire. Une ultime banderille sarducienne? Si l'on veut. Mais la chanson fut écrite un an avant le début des «affaires». Sacré Sardou! Avec son sens du prémonitoire, on finit par ne voir en lui qu'un amateur du coup de gueule, un prophète du bémol et de la double-croche. Un rôle dont il a l'habitude et qui a cimenté l'ensemble de son répertoire. Au risque, hélas! de voir filer quelques jolis textes, comme «Monsieur Ménard» (un vieux prof aimé et chahuté), «Le Centre du monde» (l'histoire du pont d'Avignon), «Parce que c'était lui» (hommage à Montaigne) ou «Musulmanes». Des titres étouffés par «Le Rire du sergent» et «La Maladie d'amour», vendue à 1 million d'exemplaires en un seul été. 300 chansons jalonnent sa carrière, long sillon creusé à contre-courant des modes. A l'époque où la rue vénère Woodstock, la guitare électrique et les jeans effrangés, Sardou, costume trois pièces, nous bringuebale dans «Les Bals populaires» sur un air de «Java de Broadway», avant de prendre fait et cause pour le paquebot «France» devenu «Norway». Et d'affirmer: «Je ne suis pas un chanteur à messages. Je commente.» C'est bien cela qu'on lui reproche alors. Surtout lorsqu'il fredonne, faussement nostalgique, «Le Temps béni des colonies». «L'ennui avec Michel, c'est qu'il a sans cesse été pris au premier degré», se désole encore Régis Talar, son producteur de toujours. Et voilà notre gavroche caricaturé en nationaliste patenté: il séduit et irrite, dans les mêmes proportions. «Picon bière», l'appelle-t-on chez ses détracteurs: un quart pour Chirac, trois autres quarts pour Raimu, Poujade et Bigeard. Un fielleux panaché distillé par ceux que tout dérange chez lui: son patriotisme cocardier, sa franchise, son insolence, son ironie, son public, son succès. Reste que le cocktail en question fait recette depuis vingt-cinq ans, dans un pays où il n'y a quand même pas 60 millions d'abrutis. Lui qui a chanté le cinéma d'Audiard pourrait compter comme le dialoguiste: «Le succès, ça divise, le talent, ça s'additionne.» Et de drainer 250 000 spectateurs en trois semaines vers l'arène de Bercy, de vendre 100 millions de disques et de pulvériser l'Audimat de l'émission «7 sur 7», battant à plate couture les ténors du gouvernement. Toutes tendances confondues. Sardou aurait dû faire de la politique. «J'ai déjà eu assez d'emmerdements en n'en faisant pas!» s'amuse-t-il. Il est vrai que pas un homme public, a fortiori un artiste de variétés, décoré depuis de la Légion d'honneur, n'aura accumulé tant d'injures au long de sa vie. Déballons: salaud, facho, démago, réac, phallocrate, beauf, teigneux, populiste, racoleur, hâbleur, Bob Dylan de la majorité silencieuse, ordonnateur de certitudes. Quoi d'autre? «Sardou pense juste, mais il chante faux»: coup de griffe donné en 1976 par Guy Bedos, devenu entre-temps un bon copain, pourtant loin d'être du même bord. Résumons: sans vraiment le vouloir, le gars Michel s'est foutu tout le monde à dos. Les gaullistes («Les Ricains»), les féministes («Les Villes de solitude»), les hétérosexuels («Le Privilège»), l'extrême gauche («Vladimir Ilitch»), les bigots («Le Curé»), les socialos («La Débandade»). Expérimentant, bien avant l'heure, le thème cher à Coluche («Y en aura pour tout le monde»), Sardou le reconnaît aujourd'hui: «C'étaient les années 70, on vivait en camps retranchés. Il y avait deux France, deux publics; on ne pouvait pas être engagé si l'on ne votait pas Mitterrand.» Certes. Mais la ligne jaune est dépassée avec «Je suis pour», sorte de loi du talion mise en musique, en plein débat sur la peine de mort, au lendemain de l'affaire Patrick Henry. Historien de la chanson, Jean-Claude Klein cosigne «Faut-il brûler Sardou?». Le ton est donné. Ses galas tournent court. Belfort, Caen, Nantes, Bruxelles, partout les comités constitués hurlent: «Salaud, le peuple aura ta peau!» Croix gammées, bombes lacrymogènes, cortèges de CRS, ce sont Montand, Reggiani et Le Forestier, voix de gauche s'il en est, qui le défendent bec et ongles. Michel Drucker, son ami de trente ans, le répète encore aujourd'hui: «Sardou est un homme loyal et pas sectaire; il n'a pas d'indignations sélectives, voilà tout.» Mais un sacré caractère. Fugueur d'une pension sélecte à 16 ans, au grand dam de maman Jackie, un poil autoritaire, c'est avec Fernand, son père, sur le tournage de «D'ou viens-tu Johnny?», qu'il découvre son idole et sa vocation. Son atavisme, plutôt. Dans un joli livre paru ces jours-ci, «Les Sardou, une dynastie», Sylvie Maquelle retrace la vie et les revers de cette famille de saltimbanques vouée depuis cent ans au music-hall. Michel prolonge la légende, en star. Un chanteur à qui Eddie Barclay avait dit: «Tu n'as aucun avenir.» Olympia, 75009 Paris, (16-1) 47-42-25-49

PHOTO: Michel Sardou aujourd'hui et (en médaillon) au début des années 70. «Je ne suis pas un chanteur à messa ges. Je commente.»