Il y a quelques mois, pendant les jours les plus sombres de la présidence de Donald Trump, Angela Merkel semblait être la dernière dirigeante responsable sur la scène internationale. Alors que les Etats-Unis étaient dirigés par un extrémiste, que le Royaume-Uni sombrait dans le chaos avec le Brexit, que l'Inde se dirigeait vers l'autocratie et que la Russie et la Chine devenaient de plus en plus répressives, la chancelière allemande était largement saluée comme la "leader du monde libre".

Maintenant que "l'héroïne" Angela Merkel est sur le point de prendre sa retraite, après seize ans au pouvoir, beaucoup s'inquiètent de ce qui pourrait advenir après elle. L'Allemagne va-t-elle se trumpifier ? Et le rôle du pays comme défenseur de la démocratie sur la scène internationale risque-t-il d'appartenir au passé ?

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Ces questions, à mon sens, reposent sur des prémisses erronées. Si Mme Merkel mérite des éloges pour avoir été un leader fiable et humain, elle n'a jamais constitué le dernier rempart entre la décence et la barbarie. Et bien qu'elle soit sincèrement attachée aux valeurs démocratiques, l'Allemagne qu'elle a dirigée n'a pas réussi à relever ses trois plus grands défis.

Elle a même permis au parti du Hongrois Viktor Orban de rester membre de la faction démocrate-chrétienne du Parlement européen

Le premier d'entre eux est apparu au lendemain de la grande récession, lorsque les pays d'Europe du Sud sont entrés dans une dangereuse spirale d'endettement. Sous la direction de Mme Merkel, l'Union européenne s'en est sortie tant bien que mal, tandis que les Grecs et les Espagnols ont souffert pendant une décennie de difficultés économiques. Les problèmes structurels de l'euro n'étant toujours pas résolus, la prochaine récession économique pourrait bien entraîner la répétition de la même tragédie.

Le deuxième défi est apparu avec la montée des populistes autoritaires au coeur de l'Europe. Au lieu de réclamer des sanctions significatives, Mme Merkel a tergiversé et a même permis au parti du Hongrois Viktor Orban de rester membre de la faction démocrate-chrétienne du Parlement européen. Désormais, des pays comme la Pologne et la Hongrie peuvent se protéger mutuellement en mettant leur veto à toute mesure susceptible de freiner le recul de la démocratie. Incapable de mettre au pas les dictateurs en herbe qui la composent, l'UE n'est plus un club de démocraties.

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Le troisième grand défi est apparu lorsque la guerre civile en Syrie a conduit des millions de personnes à chercher refuge en Europe. Les paroles de bienvenue de Mme Merkel lui ont valu des admirateurs dans le monde entier. Mais sa décision de maintenir la frontière ouverte avait autant à voir avec son hésitation caractéristique et le dysfonctionnement bureaucratique du pays qu'avec un engagement inébranlable en faveur des droits de l'homme. Et bien que Mme Merkel ait toujours refusé de dire qu'elle finirait par endiguer la marée de réfugiés, elle a en réalité fait ce qu'elle pouvait pour les empêcher d'entrer. Grâce à une série d'accords avec des autocrates comme le Turc Recep Tayyip Erdogan, l'Allemagne a externalisé le sale boulot pour rendre ses frontières impénétrables.

Trois candidats sont actuellement en lice pour succéder à Angela Merkel : Armin Laschet représente les chrétiens-démocrates de Mme Merkel, Olaf Scholz dirige les sociaux-démocrates, et Annalena Baerbock est à la tête des Verts. Malgré leurs différences évidentes d'âge, de biographie et d'origine idéologique, ils se positionnent comme des forces de continuité. Tous trois sont socialement libéraux sans être dans l'esprit de la culture "woke". Tous trois croient en un Etat-providence fort, mais promettent d'être fiscalement responsables. Et tous trois jurent de défendre les droits de l'homme, mais ne sont pas disposés à dépenser ce qu'il faudrait d'argent dans l'armée pour faire du pays un acteur sérieux sur la scène internationale.

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Sous la direction de Mme Merkel, l'Allemagne aura moins été un phare pour la démocratie ou les droits de l'homme que ne le pensaient la plupart des observateurs internationaux.

Le pays a renforcé ses liens économiques avec la Chine, a fait avancer un gazoduc très important pour le Kremlin, a donné du pouvoir à des autocrates en herbe en Pologne et en Hongrie et a conclu des accords immoraux avec des dictateurs en Turquie et ailleurs. Que son successeur soit Armin Laschet, Annalena Baerbock ou Olaf Scholz, cette même hypocrisie risque de rester de mise après le départ de la chancelière.