Thomas Piketty aurait pu être le Raymond Aron de la gauche. Technicien de haut niveau, intuitif et imaginatif, il lui était possible de pointer les maux contemporains auxquels la gauche est, à juste titre, particulièrement sensible (inégalités, injustices, discriminations...) et de faire suivre ses analyses de propositions solides applicables par un gouvernement social-démocrate. Malheureusement, ce n'est pas le choix qu'il a fait. Sa radicalité systématique et son dogmatisme le rapprochent lentement davantage d'une "intelligence artificielle socialiste" que d'un Aron.
C'est qu'il y a deux Piketty. Le premier est un universitaire enthousiasmant, qui récolte et traite des statistiques sur de longues périodes, mélange les disciplines (théorie économique, histoire, sociologie, sciences politiques...) avec érudition et enrichit notre connaissance de la réalité. La thèse centrale de son nouveau livre, Une brève histoire de l'égalité (Seuil), synthèse de ses travaux antérieurs, est simple mais puissante : l'histoire économique est en grande partie une marche vers l'égalité des conditions matérielles de vie, mais les inégalités restent fortes - trop fortes, selon l'auteur.
Piketty offre des développements passionnants sur l'histoire de la colonisation et de l'esclavagisme, montrant par exemple comment l'indemnisation inique de Haïti envers la France au titre de la compensation du coût, pour les colons, de la fin de l'esclavage a entravé la croissance économique ultérieure de ce petit territoire. Dans le cas de la France, Piketty explique que la part de la valeur de la propriété immobilière et financière détenue par le 1% des plus riches est restée comprise entre 40 et 55% de 1790 à la Première Guerre mondiale, avant de refluer grâce à l'impôt progressif sur le revenu dans une fourchette comprise entre 20 et 30%. L'impôt semble avoir joué un plus grand rôle que l'abolition des privilèges. Mais ce qui est saisissant, c'est que les plus pauvres en ont assez peu profité. La part détenue par les 50% les plus modestes est passée de 2% en 1910 à seulement 6% en 2020.
Des libertés avec l'Histoire
C'est quand on quitte l'exposé des faits pour entrer dans l'analyse et la politique économique que les choses se gâtent. L'historien délié devient le deuxième Piketty : un idéologue prévisible. Sa vision du monde est simplissime : les 1% les plus riches sont la cause de la pauvreté, des discriminations et du dérèglement climatique. De cette analyse s'ensuit une conclusion à peine plus complexe : il faut déconcentrer la propriété grâce à un "socialisme démocratique, décentralisé, autogestionnaire, écologique et métissé", ce qui passe par une limitation de la propriété et, surtout, par une fiscalité "confiscatoire".
Ainsi, pour décarboner l'économie, il n'est point question d'économie circulaire, d'énergies renouvelables ou de fission nucléaire mais... d'augmentation des impôts. L'urgence écologique mériterait pourtant qu'on la prenne au sérieux. De même, Piketty, quand il veut faire entrer les faits dans son marxisme basique, prend des libertés avec l'Histoire. Citant les travaux de l'historien américain Kenneth Pomeranz, Piketty considère que le décollage relatif de l'Europe (et en particulier du Royaume-Uni) par rapport à la Chine, à partir du XIXe siècle, est lié à la capacité des Etats européens à lever des impôts (décidément) et à les réinvestir dans le domaine militaire.
Cette analyse oublie que l'essor en question est très antérieur à la révolution industrielle si l'on zoome sur les cités-Etats d'Italie du Nord et les villes flamandes. L'historiographie contemporaine explique ce décollage par une différence culturelle majeure : l'Europe était beaucoup plus libérale et tournée vers l'innovation ; la Chine était obsédée par la puissance militaire et le respect des traditions. Un intellectuel du niveau de Piketty ne devrait pas sélectionner les faits et les interprétations pour des raisons politiques.
On reconnaît un grand auteur à sa capacité à s'extraire de son idéologie pour penser contre son camp. Tocqueville, dont une partie des ancêtres avait péri sous la guillotine, s'arracha à son idéologie familiale pour défendre la démocratie. Piketty n'en est pas encore arrivé là. Il déteste Reagan et Thatcher, mais a le même genre de pensée systématique. L'idéologie pervertit les meilleurs esprits.
