L'effacement des mathématiques de notre enseignement secondaire a soulevé de justes récriminations, comme en témoigne le dossier de L'Express de la semaine dernière. D'abord, symboliquement, parce que nous sommes une grande nation de mathématiques et qu'il n'y a pas plus de raison d'y renoncer que de déboulonner la tour Eiffel. Ensuite, opérationnellement, parce que bien des enjeux d'avenir sont conditionnés par la technologie, dont les mathématiques sont évidemment le socle. Le soutien apporté aux mathématiques par le président de la République lui-même et par maints dirigeants d'entreprise est aussi un soutien à une discipline intellectuelle qui, en dehors de ses fins pratiques, cultive l'esprit de rigueur et de précision dont notre époque si prompte à l'irrationnel a tant besoin.
Personne, en revanche, ne semble avoir réfléchi sincèrement aux raisons de ce recul, et en particulier au fait qu'il était dû à la possibilité qui avait été innocemment donnée aux lycéens de ne pas choisir cette discipline pour le bac : d'où des abandons massifs, comme si les maths, si importantes soient-elles, étaient aussi un parfait repoussoir. Pourquoi ? Comment ? On a bien une petite idée, mais nul en somme n'est mieux placé que les zélateurs de la chose pour nous expliquer que ce soit installée une si grande différence entre la nécessité des mathématiques et l'amour des mathématiques.
Ce qui est frappant dans cette défense et illustration bienvenues des mathématiques, c'est que l'on doute qu'aucune autre discipline eût reçu des suffrages si éminents et des soutiens si puissants. Il n'est pas certain que la désaffection pour l'italien ou la géographie eût suscité de si hauts cris, pas plus que l'effacement méthodique du grec et du latin ne font se récrier quiconque.
Le prestige des mathématiques
Cette remarque n'est pas le fait d'une sorte de jalousie littéraire, mais le constat simple que, décidément, les mathématiques en France jouissent d'un prestige qui ne correspond pas strictement à leur utilité. Car nous voulons certes vivre dans une nation d'ingénieurs et d'inventeurs, affrontant crânement les défis techniques de l'avenir, mais pourquoi consentir pour autant à cette hémiplégie qui, de la dignité et de la nécessité d'une discipline (les maths), conclut à l'indignité et à l'inutilité des autres ? Dans le monde où nous vivons, comprendre le mouvement des sociétés à travers le monde, les aspirations de fond de peuples qui semblent éloignés mais dont l'évolution affecte la nôtre est fondamental.
Saisir les priorités qui portent des nations à faire des choix dont les critères ne nous sont pas immédiatement intelligibles est clef. Disposer de gens comprenant l'arrière-plan moral et mental d'un monde désordonné est important. Posséder des analystes capables d'appréhender en plusieurs langues la finesse d'une stratégie économique est un atout. Entrer dans les logiques interculturelles qui aujourd'hui garantissent la cohésion des organisations est essentiel. Bénéficier d'intermédiaires capables de traiter aussi bien les aspects techniques ou technologiques des situations que les contraintes politiques, culturelles, religieuses qui les affectent est devenu majeur. Il faut à cela des géographes, des historiens, des sociologues, des anthropologues, des linguistes : autant de formations non moins complètes et rigoureuses que les formations mathématiques ou scientifiques, abordant la partie ondoyante, fluctuante, incertaine du monde avec d'autres outils.
L'hégémonie attrape-tout des maths n'est pas justifiée
Pourtant, toutes ces formations, le plus souvent dispensées par l'Université, ne trouvent guère grâce aux yeux de très nombreux employeurs français, qui y voient à tort l'école de l'approximation. C'est très français. Dans le monde professionnel, les Anglo-Saxons, pourtant réputés plus matérialistes, réservent une place à toutes les formations pourvu qu'elles soient d'excellence. Lorsqu'ils parlent de diversité, ils rangent la diversité des formations intellectuelles à côté de la diversité des origines sociales ou ethniques. Chez nous, c'est l'angle mort absolu, qui des maths a cessé de faire seulement une discipline pour en faire depuis des décennies le tamis de toute sélection.
La défense des mathématiques est nécessaire et justifiée. Leur hégémonie attrape-tout ne l'est pas. Rendre aux disciplines qui n'y sont pas directement liées la même nécessité et la même justification était, je crois, un des buts qui a présidé au choix donné aux élèves de préférer ces disciplines aux mathématiques. Puisse la juste "correction" apportée aux conséquences de cette idée ne pas en enterrer la très louable intention, car si notre avenir dépend de nos capacités en mathématiques, il dépend aussi, plus généralement, de notre intelligence, dont nul ne peut prétendre que les mathématiques ont le monopole.
