Un long et douloureux divorce. L'histoire des rapports entre les grands monothéismes et la science est celle d'une quête d'autonomie de l'un par rapport aux prétentions de l'autre à régenter notre vision du monde. Mais, face aux avancées scientifiques majeures, les différents courants du christianisme, du judaïsme ou de l'islam ont eu un choix finalement simple : les refuser ou adapter l'interprétation du texte religieux.

La remise en question du géocentrisme constitue la première grande rupture. Des révolutions des sphères célestes du chanoine Copernic est imprimé en 1542 à Nuremberg, un fief luthérien. Sa thèse héliocentrique est dénoncée, mais ne provoque pas, au départ, de grande polémique dans le monde catholique. On estime alors que ce modèle doit être appréhendé comme une hypothèse mathématique abstraite et non comme une réalité physique. L'Allemand Johannes Kepler, qui souligne que l'astronomie n'a rien à voir avec les Saintes Ecritures, bénéficie de la diversité des courants protestants, sans système centralisé de censure. Les foudres papales vont donc s'abattre sur un astronome toscan. "Copernic était lu par quelques spécialistes. Mais Galilée lance le débat public, et en italien. Ses idées circulent partout. l'Eglise s'est dit qu'il fallait arrêter ça", explique l'historien des sciences Yves Gingras, auteur de L'impossible dialogue. Sciences et religions.

LIRE AUSSI : "Dieu, la science, les preuves", ce best-seller catholique qui met la science à l'épreuve

Le 24 février 1616, le tribunal de l'Inquisition estime que l'affirmation selon laquelle le Soleil est au centre du monde et immobile est "insensée" et "formellement hérétique". Les ouvrages défendant la thèse copernicienne sont mis à l'Index. L'élection d'Urbain VIII, un pape qui l'apprécie, laisse penser à Galilée que l'idée du mouvement de la Terre peut être débattue. Mais son Dialogue sur les deux grands systèmes du monde lui vaut en 1633 une abjuration et une séquestration jusqu'à sa mort. Il faudra attendre deux cents ans pour que les ouvrages de Copernic et Galilée soient (discrètement) retirés de l'Index des livres prohibés, et trois cent cinquante ans pour qu'un pape, Jean-Paul II, réhabilite Galilée, en admettant un "douloureux malentendu".

Hosties contre atomes

Le XIXe siècle marque la deuxième offensive scientifique contre une approche littérale de la Bible. La géologie remet en cause le déluge décrit dans la Genèse, les découvertes archéologiques suggèrent l'antiquité de l'espèce humaine. Et la révolution darwinienne de porter le coup fatidique. Si L'Origine des espèces de Darwin n'est pas mise à l'Index, d'autres ouvrages évolutionnistes le seront à la fin du XIXe siècle. En 1950, Pie XII admet que l'évolution est une "hypothèse sérieuse digne d'une investigation". Mais ce pape la place sur le même plan que "l'hypothèse opposée", à savoir la fixité des espèces, pourtant écartée scientifiquement depuis belle lurette. En 1996, Jean-Paul II confesse enfin que la théorie de l'évolution est "plus qu'une hypothèse". Dans le langage sibyllin du Vatican, cela veut dire beaucoup.

LIRE AUSSI : EXCLUSIF. Emmanuel Macron : "Ce en quoi je crois"

On l'oublie souvent, mais la théorie atomique a elle aussi posé problème à l'Eglise, en raison de la transsubstantiation. Ce dogme catholique (depuis le XIIIe siècle) assure que le pain et le vin lors de l'Eucharistie sont "réellement, vraiment et substantiellement" transformés ou convertis en corps et sang du Christ. En 1950 encore, Pie XII fustigeait ainsi une "fausse science" s'en prenant à des "vérités très connues"...

Le système centralisé du catholicisme lui a donné la force pour pouvoir censurer et condamner des thèses scientifiques jugées hérétiques. Paradoxalement, c'est aujourd'hui un atout. "L'avantage du catholicisme, c'est que c'est une structure hiérarchique, avec un seul chef. Quand le pape dit d'arrêter, tout le monde suit" estime Yves Gingras. A l'inverse, les courants éclatés chez les évangéliques, les musulmans ou les juifs permettent l'émergence d'une multitude d'interprétations du rapport entre le message révélé et la science.

Darwin pas le bienvenu dans les écoles israéliennes

Plutôt que "le judaïsme", Gad Freudenthal, directeur de recherche émérite au CNRS, préfère ainsi parler d'une "panoplie de judaïsmes". A première vue, difficile de dire qui, des ultraorthodoxes ou des réformistes libéraux, ont le plus d'influence sur la question des sciences. Dans les écoles israéliennes, on tait la théorie de l'évolution. Mais dans le cercle très sélectif des Nobel, on ne compte plus les physiciens ou chimistes de confession juive. La conséquence, selon Gad Freudenthal, d'une inclination vers des métiers intellectuels résultant d'une longue tradition, et d'une réalité économique, "les descendants d'immigrés étant souvent pauvres et attirés par des métiers ne nécessitant pas un investissement initial lourd". Ce spécialiste des sciences au sein des cultures juives insiste sur l'émergence au XIXe siècle de plusieurs variantes d'un "judaïsme réformiste", plus important développement contemporain, au sein duquel le conflit entre science et textes traditionnels est loin d'être "une menace existentielle". Mais le darwinisme reste en suspens, surtout en Israël, où l'ultraorthodoxie - plus forte que jamais - "gère un système éducatif autonome dont la science est quasiment absente".

LIRE AUSSI : Michel-Yves Bolloré : "Si l'Opus Dei était une société secrète, nous serions très mauvais"

Dans le formidable Islam et science (Odile Jacob), la physicienne tunisienne Faouzia Farida Charfi rappelle l'âge d'or des sciences arabes, lié au califat abbasside et poussé par la traduction des textes grecs à partir du VIIIe siècle. "L'empire islamique quitte Damas et s'installe au coeur de la Mésopotamie, fondant Bagdad. Les premiers califes abbassides sont imprégnés de la culture sassanide, c'est-à-dire la dernière dynastie perse avant la conquête arabo-musulmane. Celle-ci est attachée à la science et à la traduction", explique Faouzia Farida Charfi.

Mais la prise de Bagdad par les Turcs seldjoukides en 1055 marque l'essor d'une orthodoxie sunnite contre les mutazilites, courant théologique axé sur la rationalité. Les maisons de la connaissance (dar al-ilm) sont remplacées par les madrasas, où seul est enseigné le droit islamique. La médecine et l'astronomie se réduisent à une approche utilitaire et pratique. Rattaché à la mosquée, l'astronome est uniquement chargé de déterminer les cinq heures de prières quotidiennes. La révolution copernicienne passe ainsi inaperçue dans le monde musulman, d'autant que l'imprimerie fait l'objet d'une longue prohibition pour des motifs religieux, et que le dernier observatoire, celui d'Istanbul, est détruit en 1580.

Selon Faouzia Farida Charfi, le XIXe siècle, celui de la Nahda, ou "renaissance" musulmane, représente un rendez-vous manqué pour la science. "Le débat entre Farah Antun, intellectuel syro-libanais, et le théologien égyptien Mohamed Abduh, est révélateur. Antun explique de façon très juste que si la science a pu se développer dans le monde chrétien, ce n'est pas du fait d'explications essentialistes. La science n'y a pas fait des progrès spectaculaires parce que le christianisme l'aurait favorisée, mais parce qu'il y a eu une dissociation radicale entre le domaine de la croyance et celui de la science. Abduh répond, lui, que l'islam est différent, et qu'il serait la seule religion qui incite à utiliser la raison et la science. Alors qu'Antun propose une vraie rupture, Abduh explique qu'il n'y a pas besoin de séparer l'islam de la connaissance scientifique."

"Miracles scientifiques du Coran"

Aujourd'hui, la physicienne s'inquiète de deux tendances. D'un côté, le concordisme coranique, qui tente de prouver que les grandes découvertes de la science étaient déjà connues il y a quatorze siècles par un prophète illettré, en mettant en avant des "miracles scientifiques du Coran". La possibilité de voyages interplanétaires aurait par exemple été prévue dans le verset 55:33 ("Race des génies et des humains, s'il vous est donné un jour de franchir les bornes des cieux et de la terre, passez-les !"). "Ce concordisme séduit aujourd'hui, via Internet, beaucoup de jeunes musulmans, qui se sentent frustrés que leurs pays ne soient pas sur le devant de la scène d'un point de vue technologique. Plus grave encore sont ces intellectuels qui prônent une islamisation de la connaissance, en s'en prenant à ce qu'ils qualifient de "science occidentale", rompant ainsi avec une approche universaliste" avertit Faouzia Farida Charfi.

De l'autre côté, l'opposition frontale à la science semble gagner du terrain. En 2007, le créationniste turc Harun Yahya fait un coup médiatique en envoyant massivement dans plusieurs pays européens son Atlas de la création. En Turquie, le ministère de l'Education a, en 2017, supprimé la théorie de l'évolution des manuels du secondaire, au nom de valeurs islamo-turques.

Faouzia Farida Charfi cite en exemple le Pakistanais Abdus Salam, prix Nobel de physique en 1979, qui expliquait que ce n'était pas sa foi qui lui avait permis de faire des avancées dans la physique des particules fondamentales. "Laissons Dieu dans le domaine personnel. Chacun a sa vision de la transcendance et peut l'appeler comme il veut. De la même façon, les athées doivent considérer qu'ils ne peuvent pas démontrer scientifiquement l'inexistence de Dieu. Ce sont deux domaines bien séparés", plaide-t-elle. Un divorce à l'amiable, en somme.