Physicienne et professeure à l'université de Tunis, Faouzia Farida Charfi a été en 2011 secrétaire d'Etat auprès du ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique. Cette militante contre l'islamisme a démissionné pour retrouver sa liberté de parole. Dans le formidable Islam et science (Odile Jacob), elle revient sur l'histoire contrastée des sciences dans les pays musulmans. Appel à une stricte séparation entre science et religieux, son livre est aussi un vibrant plaidoyer pour l'universalisme des connaissances. Dans l'histoire, les scientifiques ont fait des progrès non pas parce qu'une foi particulière (chrétienne ou musulmane) les y aurait poussés, mais bien parce qu'ils ont su faire la part des choses entre dogmes et empirisme. Entretien.

L'Express : Votre livre "Islam et science" s'ouvre sur l'âge d'or des sciences arabes, qui se développent dans le sillage de la traduction des textes grecs à partir du VIIIe siècle. Pourquoi une telle profusion à cette époque ?

Faouzia Farida Charfi: Cet âge d'or est lié au début du califat abbasside. L'empire islamique quitte Damas et s'installe au coeur de la Mésopotamie, fondant Bagdad. Les premiers califes abbassides sont imprégnés de la culture sassanide, c'est-à-dire la dernière dynastie perse avant la conquête arabo-musulmane. Celle-ci est attachée à la science et à la traduction. Les Sassanides eux-mêmes avaient traduit des textes anciens appartenant à leur tradition, et qui avaient été dispersés. Le nouveau pouvoir abbasside, pour marquer son essor, va s'appuyer là-dessus, et se lance dans la traduction de textes perses, grecs et indiens.

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La société multiculturelle de Bagdad, qui comprenait des chrétiens, des juifs de langue araméenne, des Arabes musulmans et chrétiens et surtout des mazdéens adeptes du zoroastrisme, constitue un facteur clé. Les traductions vont ainsi permettre aux savants arabes de s'enrichir. Mais très vite, ces savants vont eux-mêmes produire de la science de manière intense, du IXe au XIIe siècle.

Avicenne en médecine, Al-Biruni en astronomie ou mathématiques, Ibn Al-Haytam en physique, les exemples sont nombreux...

Ibn Al-Haytham est réellement l'inventeur de l'optique. Il a remis en cause le point de vue des anciens, qui considéraient la lumière comme une émanation de l'oeil. C'est un renversement révolutionnaire, basé sur une démarche expérimentale. Al-Biruni s'est intéressé à tous les domaines de la science, mathématiques, astronomie, physique, géographie, histoire... Il a étudié les civilisations étrangères et religions autres que l'islam, se penchant notamment sur les sociétés en Inde, avec un véritable esprit scientifique dans le sens moderne du terme.

Preuve de la place de la science dans la société abbasside, on retrouve dans les Mille et une nuits un passage avec un barbier de Bagdad qui dit : "Vous avez en ma personne le meilleur barbier de Bagdad, un médecin expérimenté, un chimiste très profond, un astrologue qui ne se trompe point, un grammairien achevé, un parfait rhétoricien, un logicien subtil, un mathématicien accompli dans la géométrie, dans l'arithmétique, dans l'astronomie et dans tous les raffinements de l'algèbre, un historien qui sait l'histoire de tous les royaumes de l'univers".

Les dar al-ilm sont remplacés par les madrasas

Comment ces sciences rationnelles ont-elles été remplacées par ce que vous nommez les "sciences de la tradition" ?

Là encore, c'est un changement de pouvoir politique. Les Turcs Seldjoukides prennent Bagdad en 1055. Cette victoire met fin à la dynastie chiite bouyide, qui a connu un épanouissement culturel et une libre confrontation doctrinale. Le pouvoir se militarise, et les Seldjoukides imposent l'orthodoxie sunnite contre les chiites et les mutazilites, un courant théologique axé sur la rationalité.

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Symboliquement, les dar al-ilm, des maisons de la connaissance dotées d'une bibliothèque et d'un lieu d'enseignement des sciences, sont remplacés par les madrasas, où l'on n'enseigne plus les sciences rationnelles, mais le fiqh, c'est-à-dire le droit islamique et les sources du droit islamique. Ces écoles sont chargées de former les futurs cadres du pouvoir, mais laissent complètement de côté toute la culture scientifique, y compris la science arabe.

Médecine et astronomie ne sont alors plus perçues que comme étant des sciences pratiques et utilitaires. Rattaché à la mosquée, l'astronome est chargé d'une tâche bien précise, celle de déterminer les cinq heures de prières quotidiennes, qui dépendent de la position du Soleil à l'endroit considéré. Ces tâches supposent une connaissance de l'astronomie, mais elles ne conduisent pas à une réflexion sur l'astronomie théorique et les modèles permettant de comprendre les mouvements des astres.

Les thèses d'Abu Hamid Al-Ghazali (1058-1111) l'emportent sur celles d'Averroès (1126-1198)...

Ghazali, qui a occupé la chaire de fiqh à la madrasa Nizamiya de Bagdad, introduit une distinction entre les sciences telles que les mathématiques et la logique, qu'il considère comme inoffensives d'un point de vue religieux, et les sciences qui, comme la physique et la métaphysique, seraient selon lui propices aux hérésies. Il est le premier théologien à développer une réfutation systématique des lois de la causalité, puisque Dieu est omnipotent. Ghazali refuse ainsi la notion de loi de la nature, car celle-ci se substituerait au pouvoir de Dieu. Un siècle plus tard, Averroès, ou Ibn Rushd, lui répondra en remettant de la rationalité au coeur de l'activité intellectuelle, et en soutenant que l'ordre du cosmos peut être prouvé par la raison. Mais Averroès est accusé d'hérésie, et il faudra attendre le XIXe siècle pour que les penseurs arabes le redécouvrent.

Le dernier observatoire du monde musulman est détruit en 1580

Copernic marque la première grande révolution scientifique. Comment sont reçues ses thèses remettant en cause le géocentrisme dans le monde musulman ?

La révolution copernicienne passe complètement inaperçue dans les pays d'islam. Alors qu'il y avait longtemps une vraie tradition d'astronomie, on met fin aux recherches. En 1580 est donné l'ordre de détruire l'observatoire d'Istanbul, le dernier dans le monde musulman. Par ailleurs, l'imprimerie n'a débuté qu'au début du XVIIIe siècle pour les caractères arabes. A partir du VIIIe siècle, les pays d'islam ont longtemps eu de l'avance dans la diffusion des livres, grâce à la maîtrise de la fabrication du papier. Mais ils ont perdu cette avance du fait de l'interdiction de l'imprimerie. L'écriture est l'expression du texte sacré, parole de Dieu, et les copistes ont pour mission de préserver le caractère sacré du texte. L'imprimerie ne devait donc pas être autorisée, car pouvant être la source de la reproduction de fautes d'orthographe dans les copies du Coran.

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Finalement, au XVIIIe siècle, les thèses héliocentriques commencent à circuler, mais les modèles de Copernic ou de Tycho Brahe, présentés avec prudence, sont alors déjà dépassés, plusieurs décennies après la découverte de la loi de la gravitation universelle par Newton. Le pouvoir ottoman s'intéresse plutôt à la géographique et la cartographie, car c'est une science jugée utile pour assurer la défense face aux puissances étrangères.

Le XIXe siècle est celui de la "Renaissance" musulmane, ou Nahdha. Mais selon vous, ces réformes représentent un rendez-vous manqué avec la science. Pourquoi ?

Le débat entre Farah Antun, intellectuel syro-libanais, et le théologien égyptien Mohamed Abduh, est révélateur sur la séparation entre sciences et islam. Antun explique de façon très juste que si la science a pu se développer dans le monde chrétien, ce n'est pas du fait d'explications essentialistes. La science n'y a pas fait des progrès spectaculaires parce que le christianisme l'aurait favorisée, mais parce qu'il y a eu une dissociation radicale entre le domaine de la croyance et celui de la science.

Abduh répond lui que l'islam est différent, et qu'elle serait la seule religion qui incite à utiliser la raison et la science. Alors qu'Antun propose une vraie rupture, Abduh opte pour une voie médiane, en expliquant qu'il n'y a pas besoin de séparer de l'islam de la connaissance scientifique, puisque la religion musulmane serait rationnelle. Ce réformisme musulman du XIXe siècle représente donc un rendez-vous manqué, parce qu'on n'a pas compris à quel point l'autonomie de la science était nécessaire pour son développement.

On n'a pas eu le courage de réaliser qu'il fallait procéder à une véritable rupture entre science et religion

Mais un hadith n'incite-t-il pas le croyant à "aller chercher le savoir jusqu'en Chine" ?

C'est un hadit faible, c'est-à-dire non attesté par des sources fiables. Par ailleurs, le terme de "savoir" ("al ilm") ne signifie pas science. On peut toujours reconstituer l'histoire des religions. Mais si la science a pu initialement prospérer dans les pays d'islam, c'était du fait de raisons avant tout politiques. Et ce sont aussi des raisons politiques qui ont malheureusement abouti à son déclin.

Des musulmans brandissent aujourd'hui ce hadith pour se gargariser du fait que la religion islamique serait favorable à la science, que contrairement au catholicisme elle n'a persécuté aucun savant comme Galilée. Mais, pour des raisons religieuses, on a interdit l'imprimerie, ce qui a bloqué la diffusion des nouvelles idées. Et même dans un XIXe siècle où on a voulu rattraper le retard avec le monde occidental, on n'a pas eu le courage de réaliser qu'il fallait procéder à une véritable rupture entre science et religion. Aujourd'hui, selon un rapport de l'Unesco publié en 2016, les pays arabes, dont la population correspond à 5% de la population mondiale, ont une part des publications scientifiques qui n'est que de 2,4%.

Qu'est-ce qui vous dérange dans le concordisme coranique, qui cherche à rattacher les versets aux découvertes scientifiques ?

C'est une sorte de contorsionnisme. Il s'agit de montrer, à travers des bouts de Coran, que toutes les découvertes scientifiques dont l'Occident se targue étaient déjà connues, il y a quatorze siècles, par le prophète de l'islam. On explique que des versets évoquent l'origine aquatique de la matière vivante et sont donc en accord avec la théorie de l'évolution. On met en avant des preuves des "miracles scientifiques du Coran", qui vont de la physique nucléaire à la théorie du big bang. En 1957, avec le lancement de Spoutnik 1, il y a même eu un débat entre théologiens au Caire pour savoir si le Coran avait prévu cette conquête de l'espace. La possibilité de voyages interplanétaires aurait ainsi été prévue dans le verset 55 :33 : "Race des génies et des humains, s'il vous est donné un jour de franchir les bornes des cieux et de la terre, passez-les!". La bombe à hydrogène serait elle présente dans le verset 81 : 6 : "Quand les océans se mettront à bouillir"...

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Le problème, c'est que ce concordisme séduit aujourd'hui, via internet, beaucoup de jeunes musulmans, qui se sentent frustrés que leurs pays ne soient pas sur le devant de la scène d'un point de vue technologique. Plus grave encore, à mes yeux, sont ces intellectuels qui prônent une islamisation de la connaissance, en s'en prenant à ce qu'ils qualifient de "science occidentale". On retrouve des "instituts islamiques" ou des "universités islamiques" aux Etats-Unis, en Malaisie ou au Pakistan. Ce sont des lieux de savoir, mais qui veulent se démarquer d'une approche universaliste.

Il y a eu une alliance entre mouvement créationnistes chrétiens et musulmans

Et quelle est l'influence des fondamentalistes, qui eux refusent carrément les acquis scientifiques ?

C'est ce que j'appelle la science dévoyée, qui peut mener à toutes les dérives. Il y a eu une alliance entre les mouvements créationnistes chrétiens et musulmans. Le prédicateur turc Harun Yahya, pseudonyme d'Adnan Oktar, avait des liens avec les créationnistes américains. En Turquie, le ministère de l'Education a d'ailleurs décidé en 2017 une réforme des programmes scolaires se voulant en accord avec les valeurs islamo-turques. La théorie de l'évolution a été supprimée des manuels des collèges et lycées. Le vice-premier ministre Numan Kurtulmus avait même qualifié cette théorie comme "scientifiquement obsolète et pourrie". Il s'agit d'exclure Darwin, c'est clair.

En 2017, à l'université de Sfax en Tunisie, une étudiante en doctorat de géologie a tenté de soutenir une thèse adoptant le modèle de la Terre fixe au centre de l'univers. Heureusement, nous avons réussi à la bloquer. C'est une remise en cause absolue de la physique moderne.

Restez-vous optimiste ?

Si l'on est militant, on est toujours optimiste, car on veut que ça change. La clé, c'est l'éducation et la culture. Il ne faut pas laisser les religieux assurer que Dieu et la science iraient ensemble, que tout serait déjà dit dans un texte sacré.

Il y a aussi une part de responsabilité des scientifiques, qui ne sont pas toujours fidèles à la séparation entre science et religion. Galilée était croyant. Agnostique, Darwin n'a pas signé un pamphlet contre la religion chrétienne. Mais dans leurs travaux de scientifiques, ils ont exclu Dieu. Le pakistanais Abdus Salam, prix Nobel de physique en 1979, a toujours voulu séparer la science et la religion. Pour lui, la question de sa foi était personnelle. Comme il l'a expliqué, ce n'est pas sa foi qui lui a permis d'avancer dans la physique des particules fondamentales. Laissons donc Dieu dans le domaine personnel. Chacun a sa vision de la transcendance et peut l'appeler comme il veut. De la même façon, les athées doivent considérer qu'ils ne peuvent pas démontrer scientifiquement l'inexistence de Dieu. Ce sont deux domaines bien séparés.