Un dossier, 300 médecins, dix ans d'enquête. Eté 2008, Bernadette Moriau a 69 ans et pousse la porte du "bureau des miracles", à Lourdes. Elle vient rapporter sa guérison subite d'une maladie dégénérative, après un pèlerinage au Sanctuaire de Notre-Dame de Lourdes, dans le sud-ouest de la France. Son cas est étudié aux quatre coins du monde par des spécialistes venus notamment de Belgique et d'Italie pour répondre à cette question : la science peut-elle expliquer sa guérison ? En 2018, les médecins s'accordent sur le caractère inexpliqué du cas de Bernadette Moriau, devenue "la miraculée de Lourdes". A la suite de ces conclusions, l'évêque de Beauvais ne tarde pas à consacrer le "miracle". Soeur Bernadette s'apprête alors à fêter ses 80 ans.

Ce délai n'a rien d'inhabituel. Il est même gage de sérieux pour l'Eglise, qui impose une étude minutieuse des "signes de Dieu" rapportés, allant des apparitions de la Vierge aux guérisons inexpliquées. Ainsi, sur des milliers d'apparitions présumées de la Vierge Marie, seules 17 ont été approuvées à travers le monde. La dernière étant intervenue en Argentine en 1983, et reconnue le 22 mai 2016. Cela se vérifie même à Lourdes, dont le Bureau médical d'étude des miracles est unique au monde : sur 7000 guérisons inexpliquées enregistrées depuis 1884, 70 seulement ont été reconnues comme "miracles" par l'Eglise. Cette tendance semble même être à la baisse. Depuis 2009, seuls trois miracles y ont été authentifiés.

Progrès scientifiques

Pour Joachim Bouflet, docteur en histoire, spécialiste des phénomènes de piété et auteur d'Une histoire des miracles (Seuil), "l'Église est plus rigoureuse qu'auparavant. Elle reconnaît beaucoup moins de miracles, notamment à cause des progrès de la science". Les guérisons de cancer ou de maladies qui échappaient autrefois à tout diagnostic sont désormais caractérisées. Les patients sont traités, opérés, suivis par des spécialistes. Or pour déterminer si une guérison est miraculeuse, l'Église catholique se fonde sur les "sept critères du cardinal Lambertini". Les mêmes depuis 1734 : maladie grave, connue, organique et non psychique, pas de traitement venant interférer avec la guérison qui doit être soudaine. Pas d'affaiblissement des symptômes non plus, et une guérison totale et durable.

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Mais comment imaginer qu'au XXIème siècle, un malade du cancer ne suive pas de "traitement", ou ne subisse d'interventions chirurgicales susceptibles d'interférer avec sa guérison? Alessandro de Franciscis, médecin permanent du sanctuaire de Lourdes, l'assure : "les guérisons supposées miraculeuses que l'on m'a le plus rapportées sont celles de cancer. Aucune de ces déclarations de guérisons n'est devenue un dossier étudié par nos soins. Car ces personnes ont tous et toutes suivi des protocoles thérapeutiques, ont vu des oncologues, eu des interventions chirurgicales." Même s'il nuance : "La question n'est pas de savoir si la personne a pris des traitements ou non, mais de savoir si ces derniers peuvent expliquer la guérison." Reste que ces critères n'ont pas évolué en plus de deux siècles, à dessein. Car depuis les premières apparitions à Lourdes, en 1858, l'Eglise veut éviter une "épidémie" de miraculés, et conserver le caractère exceptionnel de ces "signes divins". Faisant de l'expertise scientifique son meilleur allié.

Une Eglise qui se veut rigoureuse

Cette collaboration n'a rien de neuf, et se retrouve même dans le Catéchisme de l'Eglise catholique, paragraphe 159 : "Bien que la foi soit au-dessus de la raison, il ne peut jamais y avoir de vrai désaccord entre elles. Puisque le même Dieu qui révèle les mystères et communique la foi a fait descendre dans l'esprit humain la lumière de la raison, Dieu ne pourrait se nier lui-même ni le vrai contredire jamais le vrai". Pour Patrick Sbalchiero, historien et auteur d'Enquête sur les miracles dans l'Eglise catholique (Artège), les autorités de l'Eglise calquent leurs attitudes et leurs prises de position sur celles du Christ, tel que rapporté dans les textes. Or, ajoute-t-il, "Jésus de Nazareth fait montre d'une grande méfiance vis-à-vis de l'extraordinaire. Il fait notamment part à ses disciples de la prudence à manifester à l'encontre des magiciens, prophètes ou pseudo-prophètes". Selon Joachim Bouflet, l'Eglise veut aussi répondre aux attentes de la communauté des croyants qui souhaite "une Église rigoureuse et calme et, en même temps, qui tienne compte de la piété populaire et du besoin de signes que peuvent avoir les fidèles".

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La garantie de ce sérieux se trouve à Lourdes, en la personne d'Alessandro de Franciscis, le "Monsieur miracles" qui préside le Bureau des constatations médicales créé en 1883. Composé de tout personnel soignant - croyant ou non - souhaitait le rejoindre, il est chargé de déterminer si le dossier est digne d'intérêt, et de le transmettre le cas échéant au Comité médical international de Lourdes (CMIL), fondé en 1925. Commence alors une seconde enquête qui durera des années, afin d'attester à la majorité des deux tiers que la guérison est inexpliquée "dans l'état actuel des connaissances scientifiques".

C'est là que les autorités religieuses entrent dans l'équation. Pas avant, assure Patrick Sbalchiero qui dément toute complaisance du bureau médical. Ses membres sont chrétiens (comme ceux du CMIL), mais n'ont aucune obligation d'appartenance à l'Eglise catholique. Il est rejoint par Alessandro de Franciscis : "Lourdes n'a aucune obsession de pourcentages ou de statistiques. Je n'aurai pas de prime si je reconnais plus de guérisons potentiellement miraculeuses!" D'ailleurs, le médecin se garde bien d'employer le terme de "miracle", lui préférant celui de "guérison inexpliquée", y compris dans la discussion. "Lourdes n'entre pas dans la déclaration des miracles, qui appartient à l'évêque de la personne guérie, résume-t-il. La méthode de ce lieu est fabuleuse pour cela. L'investigation est rigoureuse. L'évêque reconnaît miraculeux quelque chose que la médecine ne peut pas expliquer".

"Discernement spirituel"

La procédure religieuse, elle, apparaît plus secrète et laissée à l'appréciation de ce que les hommes d'Eglise appellent leur "discernement spirituel". Patrick Sbalchiero décrit un examen minutieux de la morale et des moeurs de l'intéressé. On s'intéresse à son entourage, sa vie familiale et professionnelle, ses relations, son rapport à la religion. "Une personne qui viendrait déclarer une guérison inespérée d'un mal incurable et qui dans le même temps dirait beaucoup de mal de l'Eglise aurait peu de chances de voir son dossier reçu. Le discernement religieux tel qu'entendu par les évêques comporte cette part de subjectivité", résume-t-il avant d'anticiper la question sous-jacente : "L'Eglise aurait beaucoup à perdre à accréditer des phénomènes ridicules."

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Néanmoins, cette subjectivité des autorités religieuses a déjà été mise en doute, comme le rappelle Joachim Bouflet qui se remémore ce 2 avril 2005, à 21h37, alors que la mort du pape Jean-Paul II vient d'être annoncée. Sur la place Saint-Pierre, au pied du Palais apostolique, les fidèles hurlent des "Santo Subito !" ("Canonisez-le tout de suite!" en italien). Six ans plus tard, Jean-Paul II était béatifié, provoquant l'ire de certains observateurs de la vie du Saint-Siège, surpris par la rapidité de la procédure visant à faire du pape un saint. La pression populaire aurait-elle eu raison de la rigueur avec laquelle l'Eglise authentifie, d'ordinaire, les supposés miracles ? Car comme le veut la tradition, deux "miracles" devaient être attribués à Jean-Paul II. Le premier est celui d'une guérison d'une religieuse française, Marie Simon-Pierre Normand, atteinte de la maladie de Parkinson. Un choix qui interroge, notamment Joachim Bouflet : "On est allés très vite sur la canonisation de Jean-Paul II. C'était délicat car la maladie de Parkinson est encore mal connue. Mais il y avait une attente des fidèles et notamment des jeunes, une sorte de pression mise sur cette canonisation."

"Là-bas, il y a un miracle par jour"

L'Eglise catholique ne peut pas toujours aller contre l'entrain populaire. Elle s'est par exemple gardée de qualifier clairement l'apparition céleste intervenue en 1917 à Fatima au Portugal, de "miracle", bien qu'elle ait déclaré en 1930 les apparitions dignes de foi et autorisé le culte de Notre-Dame de Fatima. Si les scientifiques expliquent cet événement par une conjonction rare d'éléments météorologiques, ils ne peuvent pas rendre compte du fait que ce phénomène s'est produit sur le lieu prévu, le jour et à l'heure dits. L'Eglise avait donc préféré parler de "signe de Dieu" plutôt que de "miracle", laissant "aux fidèles le soin de voir s'il s'agissait d'un signe de Dieu ou pas", confirme Joachim Bouflet. Pourtant, cet événement est aujourd'hui désigné par "miracle du soleil" ou "miracle de Fatima".

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Le risque est que là où l'Eglise ne se prononce pas, la piété populaire prenne l'ascendant au détriment de l'authenticité des "signes" divins. Comme à Medjugorje, en Bosnie-Herzégovine. Là-bas, "il y a un miracle par jour !", ironise Joachim Bouflet. Ce site de pèlerinage, devenu célèbre depuis l'apparition supposée de la Vierge Marie sur la "colline des apparitions" en 1981, a attiré des foules de pèlerins de tous les continents, dont des courants chrétiens fanatiques. Sans positionnement clair du Vatican sur l'authenticité des nombreux miracles rapportés, la crédibilité du lieu n'a cessé de croître. Pour l'historien, "il y a eu tellement d'intérêts en jeu, politiques, financiers et spirituels, que lorsque l'Eglise a voulu réagir, il était trop tard. Les Américains étant très impliqués, sans compter l'éclatement de la guerre civile en Yougoslavie. L'atmosphère était très mouvementée et complexe, si bien que l'Eglise a raté l'occasion d'intervenir." Pis, le cas de Medjugorje a fait jurisprudence dans le monde entier, où de nombreux lieux de pseudo-pèlerinage ont vu le jour.

Reste à savoir si avec les progrès de la science, les miracles pourraient se raréfier. Pour Alessandro de Franciscis comme pour Joachim Bouflet, la réponse est "non". Selon l'historien, "il y aura toujours une part d'inconnue. Il est bien dit dans la définition du miracle que la guérison est "inexplicable en l'état actuel de nos connaissances". Pour Alessandro de Franciscis, ce serait même plutôt l'inverse : "La société d'antan prenait plaisir à partager l'information d'une expérience de guérison. Aujourd'hui, les gens la gardent pour eux-mêmes. Depuis mon observatoire privilégié, je pense ne voir depuis 2009 que la pointe de l'iceberg. On sous-estime le nombre de guérisons inexpliquées."