Elle aimait ses châteaux. Elle aimait ses chevaux. Elle aimait ses terres. Elle aimait l'ordre dans sa famille et dans ses affaires. Elle aimait les parades et les visites officielles. Elle aimait les carrosses et les grandes messes. Elle aimait les bals et les raouts. Aimait-elle vraiment tout cela ? En tout cas, pendant soixante-dix ans de règne, elle les cultiva assidûment. Jamais on ne la vit autrement vêtue que de trois manières : tenue de ville, tenue de campagne, tenue de cérémonie. Les experts nous diront qu'il se trouve des photos où on l'aperçoit en négligé, en jean à trous, en maillot de bain, en t-shirt. Si tel est le cas, ce ne sont pas les clichés qui ont forgé l'image de la reine Elizabeth II.
Ce qui surprend et interroge chez cette reine, c'est qu'elle fut résolument, vigoureusement, irrémédiablement une aristocrate. Elle ne fit aucune concession à aucune mode. En particulier on ne la vit jamais verser dans la vulgarité ni le populisme. Fut-il une seule fois où put lui échapper - publiquement - un juron, une grossièreté ou même une familiarité ? Et pourtant, elle sut faire preuve d'humour : un humour pince-sans-rire, britannique diront certains, mais en réalité tout royal.
Et pourtant, elle fut aimée. Aimée des Britanniques, y compris de ceux qui font profession de ne pas aimer la famille royale et ses fastes surannés. Aimé de nombre de citoyens d'orgueilleuses républiques : nous, par exemple. D'où cette question (vous m'avez vu venir) : comment une personnalité si rétive à toute forme de populisme a-t-elle pu imposer sa marque et son style dans un monde submergé de toutes les formes de démagogie, de vulgarité, de bassesses médiatiques et politiques ? Pour le dire autrement : comment les peuples peuvent-ils d'un côté demander à leurs gouvernants de faire preuve d'une sorte de bonhomie vaguement populo et de l'autre réserver à la reine d'Angleterre leur admiration béate ? Pourquoi Trump ET Elizabeth ? Pourquoi Salvini ET Elizabeth ? Pourquoi Boris Johnson ET Elizabeth ?
On dira : c'est facile quand on n'a pas de décisions politiques à prendre de ne capter que la part de rêve. Mais ce n'est pas complètement juste. Elle a commis des erreurs, y compris politiques. La plus grande fut sans doute sa réaction à certains mouvements sociaux puissants en Angleterre. D'autres songeront à son attitude lors de la mort de Lady Diana.
Elizabeth n'a pas renoncé à être elle-même
Non, c'est autre chose qui la mit à part, et au-dessus. C'est sa certitude intime que les peuples demandent qu'on leur ressemble, parce que cela les rassure sur l'humanité et la proximité des dirigeants qu'ils se choisissent. Mais au fond ils n'aiment pas cela. Ils ont même tendance à le mépriser. Sans doute n'admirent-ils, en réalité, que la grandeur. Parce que la grandeur n'est pas un fait de classe, mais un fait moral. Aussi y a-t-il un lien intime entre le peuple et l'aristocratie dès lors que celle-ci fonde son rang sur la grandeur et non sur le mépris ni la supériorité de naissance. Elizabeth a réussi cela : à ne pas renoncer à être elle-même, dans son style, ses fréquentations, ses atours, son parler, tout en faisant comprendre à chacun qu'elle n'y mettait point de la vanité, mais de la hauteur.
Elle a ainsi pendant soixante-dix ans administré une leçon de style aux gouvernants du monde entier. Ce n'est jamais elle qui s'abaissait à eux, mais eux qui se haussaient à elle. Lorsqu'ils ne le faisaient pas, ils payaient le prix du ridicule. Et c'est dans cette hauteur que se logeaient la simplicité et la proximité. Non dans la facilité à condescendre, mais dans la volonté d'exhausser. Les gens les plus simples comprennent cela, veulent cela, et aiment cela. Les Britanniques l'ont aimé chez leur reine, comme les Français l'aiment chez leurs présidents : si l'autoritarisme exaspère les Français, peuple adulte, ils aiment encore la tenue, la hauteur de vue, la solennité, la force douce, la bienveillance sans la complaisance. Le débraillé les humilie.
Il existe une aristocratie détestable, qui est une sorte de petite bourgeoisie montée en graine par généalogie, et une aristocratie désirable, faite de hauteur inspirée et bonne, qui se veut et se cultive. Elizabeth II se sera en somme affairée pendant soixante-dix ans non à illustrer sa naissance, mais à la mériter. C'est pour cela qu'elle fut aimée. C'est pour cela que son exemple excède de loin les bornes de la couronne d'Angleterre.
