Ne qualifiez surtout pas son livre de "malin". "Malin, c'est comme le diable", proteste Michel-Yves Bolloré, dont le visage esquisse alors une légère grimace. Le reste de nos deux heures d'entretien dans ses bureaux du XVIe arrondissement de Paris, l'homme d'affaires de 73 ans, frère aîné du magnat des médias, se révèle un interlocuteur affable et un débatteur habile (promis, on ne dira plus malin). Ce fervent catholique enregistre nos questions de "matérialistes" avec l'oeil qui frise. Comme un avocat ravi d'être invité à déclamer sa plaidoirie. "Notre démarche est celle de la recherche d'un horloger dans l'Univers. Et s'il existe un horloger, qui est-il ?" résume-t-il.

Coécrit avec Olivier Bonnassies, polytechnicien et fondateur d'Aleteia, Dieu, la science, les preuves s'est s'imposé comme le best-seller inattendu de cette fin d'année : 70 000 exemplaires écoulés en à peine deux mois. Son éditeur, Guy Trédaniel, est connu pour son catalogue ésotérique riche en chamans, ovnis ou communications avec l'au-delà. Des esprits plus terre à terre mettront en avant l'intense promotion de l'ouvrage dans des médias conservateurs et/ou dans le giron de Vincent Bolloré (qui aurait "beaucoup aimé le livre"). Le Figaro Magazine lui a consacré sa couverture, les auteurs ont été invités sur CNews, C8 et Europe 1. Paris Match a publié un panégyrique signé par Grichka et Igor Bogdanov, sans qu'il ne soit précisé que les jumeaux de Temps X ont collaboré au livre. Mais, sur ce point-là, nous sommes d'accord avec Michel-Yves Bolloré : au-delà de ces basses explications matérielles, le phénomène reflète quelque chose de notre époque.

Plaidoyer pour le Dieu de la Bible

Efficace dans son style et très accessible, l'essai de 600 pages ambitionne tout bonnement de "révéler les preuves modernes de l'existence de Dieu". De quoi couper le souffle du lecteur curieux. Alors que les grandes découvertes scientifiques (Copernic, Darwin...) ont mis à mal une lecture littérale des textes sacrés, Bolloré et Bonnassies assurent que la science serait désormais la "nouvelle alliée de Dieu". "Si on revient cent ans en arrière, tout le monde pensait que l'Univers était éternel, infini et stable. Mais depuis, nous avons compris que l'Univers a un commencement avec le big bang ou avant, et une fin avec la mort thermique. Einstein lui-même reconnaît qu'il ne voulait pas de la théorie de l'expansion de l'Univers, parce qu'il n'était pas religieux et que cela le dérangeait. Pour lui, cela ressemblait trop à la Création, ce qu'il appelait en privé de la 'physique de curé'", argumente Michel-Yves Bolloré.

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À plusieurs reprises, l'ingénieur insiste sur la neutralité de sa démarche, jurant faire un simple constat des connaissances scientifiques, distinct de ses engagements spirituels. Le livre s'apparente pourtant à un long plaidoyer pour l'existence de Dieu, et pas n'importe lequel, celui de la Bible. Pourquoi pas ? Les auteurs tentent de répondre à la plus vieille question du monde. Ce qui trouble, en revanche, c'est que le projet prétend s'appuyer sur la science. Or, quand nous l'interrogeons sur ces fameuses "preuves" que nous n'avons pas trouvées dans l'ouvrage, Michel-Yves Bolloré rétropédale un peu : "En ce qui concerne Dieu, il n'y a bien sûr pas de preuves absolues. Mais selon nous, les avancées de la cosmologie remettent sur la table, avec force, la question de l'existence de ce dieu créateur."

Du big bang à... la guerre des Six Jours

Big bang apparenté à la "Création", "principe anthropique", "réglage fin de l'Univers"... Pour qui connaît les ouvrages des vulgarisateurs Paul Davies, John Barrow ou même des frères Bogdanov, la première partie de Dieu, la science, les preuves n'a rien de révolutionnaire. On retrouve la rhétorique des partisans d'une intelligence supérieure qui, seule, aurait pu ajuster des constantes cosmologiques de manière si précise afin que la vie apparaisse. L'abbé Lemaître, l'un des pères de la théorie du big bang, s'était pourtant opposé au pape Pie XII, qui y voyait, enthousiaste, un "fiat lux initial, l'instant où le cosmos est sorti de la main du Créateur". Et comme le rappelle l'historien des sciences Yves Gingras, auteur de L'Impossible Dialogue. Sciences et religions (PUF), le "principe anthropique" se révèle être une simple tautologie : "Il est évident que si l'Univers n'avait pas les caractéristiques requises pour l'existence de la vie, alors il n'y en aurait pas".

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Mais le tandem n'hésite pas à s'aventurer hors de la science pour dénicher d'autres "indices". Et là, le numéro d'équilibriste entre foi et rationalité devient sérieusement périlleux. Le duo avance ainsi que le "miracle du soleil" de Fatima (1917) n'a pas d'explication rationnelle convaincante, ou que les Hébreux ont eu accès à des "vérités humainement inatteignables". "Des civilisations extraordinaires, comme les Egyptiens ou les Babyloniens, pensaient que le Soleil et la Lune étaient des divinités. Mais un petit peuple semi-nomade a compris que ces astres ne sont que de simples luminaires. Vous pouvez dire que c'est de la chance, ou bien que c'est une révélation. Mais, par ailleurs, les Hébreux savaient aussi que l'Univers a un début et une fin et qu'il n'est donc pas cyclique", nous assure Michel-Yves Bolloré. Les auteurs vont jusqu'à sous-entendre que si Israël a gagné la guerre des Six Jours, c'est que l'Etat juif a bénéficié d'une protection divine. De quoi, effectivement, "bouleverser nos certitudes", comme l'a clamé Le Figaro...

Linceul de Turin et Opus Dei

Olivier Bonnassies et Michel-Yves Bolloré se sont rencontrés il y a une dizaine d'années pour le lancement d'Aleteia. Cet agrégateur de contenus catholiques est soutenu par la Fondation pour l'évangélisation par les médias, comme par le Conseil pontifical pour la promotion de la nouvelle évangélisation, rattaché directement au pape. Ardent promoteur du culte marial, Olivier Bonnassies donne des conférences pour démontrer que le "linceul de Turin ne peut venir que de la résurrection du Christ" (la datation par le carbone 14 a prouvé l'origine médiévale de la "relique"...).

Michel-Yves Bolloré, lui, ne cache pas son engagement auprès de l'Opus Dei. "Le but de l'Opus Dei est d'aider toutes les personnes qui cherchent à avoir une vie chrétienne cohérente, en cherchant l'amitié de Dieu, sans quitter leur existence ordinaire", décrit l'intéressé, qui conteste le caractère occulte de l'institution : "J'étais à la béatification du fondateur, Josemaria Escriva de Balaguer. Si nous étions une société secrète, nous serions très mauvais. Il y avait 20 000 ou 30 000 chaises sur la place Saint-Pierre, à Rome, avec tous les membres. On pouvait prendre des photos." Le Breton a également fondé trois établissements scolaires, dont les Vignes, un collège pour filles hors contrat basé à Courbevoie (Hauts-de-Seine), qui suit les préceptes du groupe religieux. Faut-il voir dans Dieu, la science, les preuves une commande de l'organisation ? Bolloré se gausse : "Ça, c'est une histoire type Da Vinci Code. Fernando Ocariz, le prélat de l'Opus Dei, a été nommé par le pape François qui, dans l'imaginaire des gens, qui n'est pas toujours faux, est un pape très à gauche. Donc vous pouvez être tranquille."

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Dans les médias, Michel-Yves Bolloré et Olivier Bonnassies se sont targués de la collaboration de "très grands scientifiques". En premier lieu, Robert Woodrow Wilson, codécouvreur en 1964 du fond diffus cosmologique (un argument décisif en faveur de la théorie du big bang), qui signe la préface. Contacté par L'Express, le physicien américain nous explique avoir été sollicité par Igor Bogdanov. Il n'a lu qu'une version traduite de la première partie, consacrée à la cosmologie. Quand on lui révèle la suite sur les juifs ou Fatima, le Nobel assure qu'il n'aurait pas accepté de préfacer le livre en sachant cela. "De ce que vous me dites, c'était une erreur", lâche l'octogénaire, qui précise : "La science et la religion devraient rester séparées."

Cités dans les remerciements, la plupart des contributeurs scientifiques sont des catholiques militants. A l'image du prêtre Jean-Robert Armogathe, ex-aumônier de l'Ecole normale supérieure, ou du mathématicien Rémi Sentis et du paléontologue Marc Godinot, président et vice-président de l'Association des scientifiques chrétiens. Professeur en classes préparatoires, Yves Dupont a été élu du FN et vice-président du MNR de Bruno Mégret. On retrouve également de nombreux défenseurs de l'intelligent design, tel le biochimiste australien Michael Denton, et Jean Staune, fondateur de l'Université interdisciplinaire de Paris - en réalité association militant pour les liens entre science et théologie. Le "dessein intelligent", souvent assimilé à du néocréationnisme, défend l'existence d'une "cause première" ayant présidé à l'apparition de la vie sur la Terre, en contradiction avec les fondements du darwinisme qui réfutent toute téléologie, ou finalité, dans le monde biologique.

Retour en force du concordisme

Les best-sellers des frères Bogdanov (Dieu et la science avec Jean Guitton, Le Visage de Dieu...) et maintenant celui de Michel-Yves Bolloré et Olivier Bonnassies ne sont que l'importation française d'un phénomène international : le renouveau du concordisme. Alors qu'historiquement les avancées scientifiques se sont faites en s'émancipant de la théologie, ce courant ambitionne de réconcilier les textes religieux avec les acquis de la science. Contrairement aux fondamentalistes qui, tels les créationnistes, rejettent frontalement certaines théories scientifiques au nom de leurs dogmes, le concordisme entend ainsi rationaliser la foi, quitte à relativiser la science.

Le principe n'a rien de nouveau. A la fin du XVIIe siècle, la "théologie naturelle" s'appuie sur les découvertes scientifiques pour "mettre en avant une puissance divine, seule source possible de l'ordre et de la beauté de la nature", explique Yves Gingras. L'argument fondamental était déjà le même : une "horloge" aussi perfectionnée ne peut qu'induire l'existence d'un "horloger". Quand bien même, de la théorie de l'évolution au principe de l'entropie, la science a mis en avant le caractère nettement chaotique et désordonné de la nature.

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Depuis plusieurs décennies, ce retour en force du concordisme se traduit par la multiplication d'ouvrages ou de sujets de magazines associant "Dieu" et "science". Du côté catholique, 1979 marque un tournant, avec la réhabilitation papale de Galilée, symbole de la confrontation entre théologie et démarche expérimentale. "A partir de là, Jean-Paul II fait émerger l'idée de dialogue entre science et religion. Cela a inspiré les protestants. La Fondation Templeton met beaucoup d'argent pour favoriser cette idée qu'il y aurait une conversation, et une cohérence, entre les deux", décrypte Yves Gingras. Le milliardaire presbytérien John Templeton a créé un prix et une fondation qui arrose le monde universitaire de millions de dollars chaque année pour défendre ce rapprochement entre science et spiritualité. Chez les musulmans aussi, le concordisme fait fureur sur Internet, via des sites qui entendent démontrer les "miracles scientifiques" du Coran et soutiennent par exemple que le prophète Mahomet avait prévu le big bang ou la physique quantique. "C'est une sorte de contorsionnisme" note la physicienne tunisienne Faouzia Farida Charfi, auteure d'Islam et science (Odile Jacob). "Il s'agit de montrer, à travers des bouts de Coran, que toutes les découvertes scientifiques dont l'Occident se targue étaient déjà connues, il y a quatorze siècles, par le prophète de l'islam. On explique que des versets évoquent l'origine aquatique de la matière vivante et sont donc en accord avec la théorie de l'évolution. En 1957, avec le lancement de Spoutnik 1, il y a même eu un débat entre théologiens au Caire pour savoir si le Coran avait prévu cette conquête de l'espace. La possibilité de voyages interplanétaires aurait ainsi été prévue dans le verset 55 :33 : "Race des génies et des humains, s'il vous est donné un jour de franchir les bornes des cieux et de la terre, passez-les !" ".

Mais pour qu'il y ait un dialogue, il faudrait déjà que les deux parties traitent du même objet. Le biologiste américain Stephen Jay Gould a théorisé la notion de Noma (non-overlapping magisteria, ou "non-recouvrement des magistères"). Selon lui, la science s'occupe des faits du monde naturel, tandis que la religion se penche sur la question des valeurs morales. Un point de vue que réfute Michel-Yves Bolloré ("Tel un fleuve, la physique a débordé de son lit, pour faire irruption dans le champ de la métaphysique") mais qui est défendu par les grands astrophysiciens que l'Express a interrogés pour son dossier de cette semaine, comme Jean-Pierre Luminet ou Marc Lachièze-Rey. Pour le physicien et philosophe des sciences Etienne Klein, il est ainsi tout aussi absurde de vouloir prouver l'existence de Dieu que sa non-existence. Mais on peut également se demander si c'est bien rendre service à Dieu que de le cantonner au rôle de mécanicien des constantes cosmologiques. "Vous imaginez un tel Dieu demandant à l'un de ses assistants : 'Eh Paulo, repasse-moi le tournevis, les étoiles déconnent sacrément. Il faudrait que j'augmente d'un chouia la vitesse de la lumière pour que le carbone apparaisse dans les étoiles' !" s'amuse Etienne Klein. Sa conclusion : "Ce Dieu ne serait qu'un demi-dieu, privé d'une bonne part de son prestige et de sa gloire."