Alors que les Français s'empoignent depuis des semaines sur les libertés, menacées pour les uns, trop larges pour les autres, la philosophe Monique Canto-Sperber rappelle que les défendre n'a rien d'une posture pour intellectuel éthéré ou militant dogmatique. C'est une nécessité concrète, permettant de rendre la démocratie plus efficace dans sa gestion des difficultés. Sans elles, notre régime politique perdrait sa raison d'être, prévient l'auteure de La Fin des libertés. Ou comment refonder le libéralisme (Robert Laffont), inquiète de la multiplication des mesures d'exception.
Face au Covid et à la flambée terroriste, le gouvernement peut-il faire autrement que de prendre des mesures restreignant les libertés publiques ?
Monique Canto-Sperber De tels moments ne sont pas propices au respect des libertés, c'est certain. Ils vont souvent de pair avec des décisions prises sans véritable débat parlementaire et avec un contrôle accru de la population. Au point de faire oublier que la liberté est la raison d'être de notre régime politique. Car elle n'est pas seulement un bien personnel dont on ne jouit qu'en des temps paisibles, c'est aussi un bien collectif qui renvoie à la participation des citoyens, à l'autonomie des activités économiques et culturelles et aux libertés publiques.
"Depuis cinq ans, nous en avons passé presque trois
Lorsqu'on a recours à des mesures d'urgence et à des moyens exceptionnels limitant les droits des individus, ce ne peut être que pour un objectif précis et une durée limitée, et encore, d'une main tremblante comme disait Montesquieu. Or, depuis cinq ans, nous en avons passé près de trois sous état d'urgence, les mesures exceptionnelles sont donc devenues la routine. Nous en constatons déjà les effets : travail parlementaire discrédité, perte de confiance des citoyens, impression d'arbitraire dans la conduite des affaires publiques, désaffection des acteurs sociaux.
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L'épineuse loi "sécurité globale" prévoit l'utilisation par les forces de l'ordre des images collectées par des drones sur la voie publique. Certains espaces privés, visibles de la rue, pourraient se retrouver filmés, ainsi que leurs occupants. La même logique prévaut, selon vous ?
Surveiller un espace privé à l'insu des personnes, c'est violer la vie privée, tout simplement. Quant au texte polémique, son intitulé même, loi "sécurité globale", est problématique, il suggère un arsenal de dispositions censées couvrir toutes sortes de problèmes de sécurité, très différents en nature. L'article 24 qui a suscité tant de remous abordait un problème réel - le harcèlement en ligne des agents -, mais au lieu de mesures permettant de détecter et de sanctionner la diffusion des messages de haine, elle pénalise les journalistes et autres témoins d'une bavure policière s'ils en témoignent publiquement par des vidéos où les agents sont identifiables, alors même que ce type de vidéo est reçu comme preuve en justice.
Iriez-vous jusqu'à qualifier cette loi "d'illibérale", comme l'a fait le Financial Times dans un éditorial ?
Soyons sérieux, chez nous, la presse n'est pas sous contrôle, la justice fonctionne de manière indépendante pour l'essentiel. Il s'agit plutôt d'une loi de surenchère, peu justifiée, qui veut satisfaire les policiers et montrer que le gouvernement en rajoute dans le domaine régalien. Mais je remarque que les restrictions de libertés tendent à devenir le premier moyen de régler tous les problèmes de sécurité, avec l'idée qu'il sera toujours temps de revenir à la normale. Double erreur : ce sont des mesures inefficaces car elles sont rarement la solution la plus adaptée et elles conduisent souvent à une surenchère. La mise en garde de Tocqueville est plus que jamais d'actualité : "Vous étiez parti des abus de la liberté, et je vous retrouve sous les pieds d'un despote."
Aucune loi n'est gravée dans le marbre. Certaines sont abrogées...
C'est rare, peu de gouvernants limitent d'eux-mêmes leur pouvoir. Une exception serait peut-être la décision de Barack Obama de revenir partiellement sur la législation antiterroriste Patriot Act, votée à la suite des attentats du 11 septembre 2001, après la révélation par Edward Snowden du système de surveillance globale de la NSA. Paradoxalement, à peu près au même moment, la France a adopté la loi Renseignement qui permet la mise en place d'un contrôle massif des communications électroniques à partir du recueil de leurs métadonnées ; surveillance indifférenciée et non plus réservée à ceux qu'il y a des raisons de tenir pour suspects. Cinq ans après, on ignore quelle est l'efficacité de cette mesure.
"Aujourd'hui, les gouvernements libéraux semblent animés par la conviction qu'une élection se gagne à droite, voire à l'extrême-droite."
"Si l'Etat est fort, il nous écrase. S'il est faible, nous périssons", écrivait Paul Valéry. N'est-ce pas la grandeur des démocraties que de chercher toujours l'équilibre entre la sécurité et la liberté ?
La liberté de l'individu, du citoyen, de l'acteur social n'est pas une exigence éthérée qu'on peut ajuster selon les circonstances, mais plutôt une garantie d'efficacité en matière de gouvernement. Le fait de pouvoir exprimer librement son opposition (au Parlement, dans les discussions avec les corps intermédiaires) nourrit le débat. La discussion ouverte est toujours le meilleur moyen d'éviter l'erreur et l'enfermement dans ses certitudes. Un Etat qui décide seul décide mal.
A quoi pensez-vous ?
Lors de la première vague du Covid, par exemple, l'exécutif a mis en avant la nécessité de décisions rapides et concentrées. Au printemps, l'activité du Parlement était interrompue, les présidents de régions, les maires, les acteurs sociaux et institutionnels peu impliqués, la médecine privée et la médecine de ville écartées. La distribution des tests ou de masques a pâti de ce manque de concertation. En outre, ce n'est pas le tout de décider, il faut aussi que les décisions soient comprises et relayées, que les citoyens se les approprient et les appliquent. Or leur adhésion résulte largement du sentiment d'être impliqués.
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Une politique est efficace non quand elle est décrétée, mais quand elle a su rallier les coeurs et les esprits. Enfin, les gouvernements libéraux qui courent après des mesures sécuritaires n'arriveront jamais à faire mieux que les régimes autoritaires. Aujourd'hui, ils semblent animés par la conviction qu'une élection se gagne à droite, voire à l'extrême droite, mais au lieu d'assurer leur réélection, ils ne font que miner les valeurs de leur propre régime.
La France connaît-elle une dérive étatique ?
Je dirais que nous vivons une période de concentration de la décision politique qui s'étend à des domaines qui ne sont pas les siens. Un Etat de liberté est un Etat qui garantit les normes communes permettant à chacun d'évoluer de manière sûre dans l'espace public et de mener ses activités, il n'a pas à intervenir sur le mode de vie des individus, à décider à leur place de ce qu'est un besoin essentiel et non essentiel, quand le seul critère pertinent est que les personnes soient séparées par au moins un mètre dans une boutique ou un bureau.
Et Emmanuel Macron, est-il encore libéral ?
Le libéralisme est loin de se réduire au libéralisme économique. Un gouvernement libéral tient une réforme pour réussie si elle est considérée comme légitime même par ceux qui s'y opposent, il n'intervient pas dans la vie des individus non plus que dans les activités sociales, il respecte la diversité des modes d'existence humaine, surtout les plus modestes, tout en étant implacable sur les manquements aux règles collectives.
Alors même que certains critiquent la dérive "liberticide" du pouvoir, d'autres estiment au contraire que l'Etat de droit tel que nous l'interprétons nous empêche de lutter efficacement contre le terrorisme. Entrons-nous dans une zone de confusion dangereuse ?
La défense de la liberté, non seulement sa liberté à soi mais aussi la liberté des autres, est une tâche de tous les instants. Il est erroné de penser qu'on luttera contre le terrorisme en réduisant automatiquement les libertés. Il faut, au contraire, des actions énergiques qui visent ceux qu'on a des raisons de suspecter : signalements précoces dans la vie réelle comme en ligne, surveillance étroite, renseignement humain, procédures judiciaires rapides.
Les mesures actuelles tendent à faire de chacun de nous un suspect possible, jusqu'à produire la plus inquiétante des insécurités : l'insécurité juridique. Un citoyen peut être surveillé à son insu dans sa vie privée alors même qu'il n'est pas soupçonné, ou détenu en prison sur des présomptions que rien ne justifie.
"Des restrictions de libertés peuvent se justifier si elles sont nécessaires pour garantir la liberté des autres."
Rappelez-vous l'affaire Tarnac, Julien Coupat et Yildune Lévy poursuivis pour association de malfaiteurs et sabotage ; ils passèrent près d'un an en détention préventive, avant d'être relaxés dix ans après, la présidente du tribunal déclarant qu'il n'y avait rien dans le dossier et que "l'affaire Tarnac n'existe pas, c'est une construction policière."
Raphaël Enthoven a récemment déclaré à L'Express.fr que les lynchages quotidiens sur les réseaux sociaux menaçaient plus encore nos libertés que ces mesures d'exception. Que pensez-vous de l'argument ?
Les lynchages en ligne sont en effet pires qu'une atteinte à la liberté, elles visent à détruire la personne. Mais il faut rompre avec ce réflexe conditionné "moins de liberté, c'est plus de sécurité", car c'est un sophisme. L'objectif reste toujours la sécurité dans la liberté. D'où la nécessité de mettre en place des mesures dissuasives : repérage des phénomènes de meute, signalement des personnes qui les lancent, collaboration avec les plateformes pour que l'anonymat puisse être levé et pour la définition de critères communs, renforcement des moyens des plateformes de signalement comme Pharos. Des mesures définies de manière claire et précise peuvent être des restrictions de liberté justifiées si elles sont nécessaires pour garantir la liberté des autres.
