Les animaux ont de la mémoire et se souviennent des lieux et des individus qu'ils ont côtoyés. Ils sont capables de dialoguer à leur façon, et sont détenteurs d'une culture. Ils ont aussi une vie sociale qui peut les amener à jouer des tours à leurs congénères ainsi qu'à d'autres espèces, et même à ressentir des peines de coeur. En somme, les animaux cogitent, pas forcément comme nous, mais avec créativité et sensibilité, explique Loïc Bollache dans un livre captivant, Comment pensent les animaux (Humensciences) qui fait le point sur les dernières découvertes scientifiques sur l'intelligence animale. Ce professeur en écologie y voit une incitation à revoir notre comportement à leur égard, et considère comme une nécessité la décision prise par la ministre de la transition écologique, Barbara Pompili, d'interdire progressivement les delphinariums, et les animaux sauvages dans les cirques itinérants.

L'Express. Pourquoi la décision prise par Barbara Pompili vous semble-t-elle aller dans le sens de l'histoire?

Luc Bollache. Depuis une trentaine d'années, de plus en plus de travaux démontrent l'intelligence émotionnelle des animaux. Par exemple, quand la souris observe un congénère en train de souffrir, elle ressent elle-même un stress très net. Elle souffre de voir l'autre en souffrance, d'autant plus si elle le connaît. Pendant longtemps, on a cru les sentiments réservés à l'homme. Nous savons maintenant que les autres animaux les éprouvent aussi. Cela nous rapproche, et interroge notre droit à maltraiter l'animal. D'où la logique de la mesure annoncée par Barbara Pompili, à mon sens. On peut faire un parallèle avec le XIXe siècle, lorsqu'on présentait des indigènes dans les expositions universelles. L'homme occidental allait voir l'homme sauvage comme une curiosité. Notre exposition de l'animal dérive du même phénomène. Les animaux sauvages ne sont pas des machines que l'on peut utiliser pour notre loisir, même si de vrais efforts sont faits pour améliorer leurs conditions de vie dans les zoos ou les cirques.

Vous décrivez une adaptation culturelle des animaux, avec des comportements qui peuvent évoluer, souvent au contact de l'homme. Ne pourrait-elle pas exister dans les cirques ?

L'humain a établi des relations depuis des siècles avec certaines espèces domestiquées. Cela s'accompagne souvent de changements comportementaux et morphologiques des animaux, comme la réduction de la taille du cerveau chez le lapin, qui n'a plus besoin d'être aussi craintif que ses cousins sauvages pour survivre. Mais cette adaptation, provoquée par l'interaction avec l'homme, se déroule sur des milliers d'années.

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Vous montrez pourtant que des comportements évoluent vite chez des oiseaux qui apprennent à ouvrir une bouteille de lait...

Ce n'est pas de l'adaptation mais un apprentissage. Et quelle est l'utilité de ce qu'on apprend dans un cirque ? Si la mésange ouvre une bouteille de lait pour se nourrir, le lion qui saute dans un cerceau fait uniquement plaisir au dresseur et au public.

Les dauphins étant dotés d'un langage qui leur permet de s'identifier entre eux, les a-t-on entendus exprimer une détresse dans les delphinariums ?

Le problème est qu'on ne comprend pas ce langage, dont on ne connaît que des bribes. Avec ses très nombreux sons cliqués ou sifflés, il diffère beaucoup du nôtre. Des chercheurs ont fait écouter les sons d'un dauphin à l'un de ses camarades, avec lequel il avait vécu une vingtaine d'années plus tôt. Le comportement de celui-ci a changé totalement. Il s'est mis à siffler comme s'il voulait répondre à un vieil ami. A l'évidence, la séparation cause donc aux dauphins une souffrance qu'on ne mesure pas ,bien qu'il y ait des signes. Des orques ont manifesté un mal-être évident en attaquant plusieurs fois des dresseurs. L'attitude, le fait de se nourrir ou de se laisser dépérir, sont des signes, au-delà des sons. Compte tenu de ces critères, le mal-être en captivité relève de l'évidence chez les cétacés.

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Vous dites qu'en nous rappelant que l'intelligence est multiple, les animaux pourraient nous aider à mieux déployer la nôtre. Comment?

L'intelligence, pour l'animal comme pour l'humain, pourrait se résumer par la capacité à s'adapter à des situations nouvelles. Les animaux n'ont simplement pas les mêmes préoccupations que les hommes. Un oiseau va ainsi hautement développer sa mémoire spatiale pour pouvoir cacher de la nourriture dans beaucoup d'endroits différents, ce dont nous n'avons pas besoin. Nombre d'animaux sociaux partagent en revanche avec nous une intelligence émotionnelle, comme le montrent les éléphants face à un des leurs en train de mourir ,qu'ils vont entourer et essayer de relever.

Apprendre que ce type d'intelligence est plus répandu qu'on ne le croyait pourrait nous aider à mieux comprendre son importance dans les relations humaines. Mais je pense aussi à l'intelligence collective qui s'exprime dans tous les groupes complexes d'animaux qui doivent gérer de grands déplacements collectifs, comme les oiseaux qui volent par milliers de façon synchronisée. Leur organisation, régie par des règles simples, permet d'aboutir à des résultats infiniment plus efficaces que des raisonnements individuels complexes. Ce type d'animaux s'en sort beaucoup mieux que nous lorsque nous circulons sur le périphérique!

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Vous voudriez qu'on s'inspire d'un banc de poissons ou d'un troupeau de moutons ?

L'être humain a évidemment ses propres choix à faire en tant qu'individu. Mais même pour des tâches qui ne demandent pas une grande réflexion, comme l'évitement d'un embouteillage, nous n'arrivons pas à nous coordonner, car personne ne respecte des règles simples. Comprendre comment des populations aussi importantes d'animaux parviennent à s'organiser sans se rentrer dedans en permanence pourrait nous aider dans certaines tâches collectives. Nous pourrions nous en inspirer pour faire fonctionner des voitures autonomes, par exemple. On en aurait alors fini des bouchons et des accidents !

Comment pensent les animaux, de Loïc Bollache, Humensciences