A 78 ans, Alice Schwarzer est toujours la féministe la plus célèbre d'Allemagne. Fondatrice du magazine Emma, elle a rencontré Angela Merkel en 1991, alors que celle-ci était ministre des Femmes et de la Jeunesse. Depuis, ces deux femmes puissantes se voient une ou deux fois par an. Pour L'Express, Alice Schwarzer revient sur l'héritage de celle qui a démontré qu'une dirigeante pouvait entrer dans l'Histoire en n'étant ni une "mère de la nation" comme Golda Meir, ni une "dominatrice du néolibéralisme" comme Margaret Thatcher.

L'Express : Vous connaissez Angela Merkel depuis trente ans. Envisagiez-vous une telle carrière pour elle ?

Alice Schwarzer : En 1991, Angela Merkel était entrée au cabinet d'Helmut Kohl du fait d'un double quota informel : en tant que femme, et en tant qu'Allemande de l'Est. Les deux devaient être représentées dans le premier gouvernement de l'Allemagne réunie et, grâce à Merkel, les hommes de l'Ouest n'ont eu à libérer qu'un seul poste. Au début des années 1990, la presse avait l'habitude d'écrire avec dérision sur cette jeune femme sans expérience. Mais lorsque, en tant que ministre de la Condition féminine, elle a voulu introduire une loi antidiscrimination contre le harcèlement sexuel sur le lieu de travail (près de trente ans avant #MeToo), le ton est devenu haineux. J'ai bien connu ça dans mon expérience personnelle. Les réactions deviennent rapidement agressives quand il en va des droits des femmes.

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J'ai alors appelé Angela Merkel pour lui proposer un déjeuner. Elle est venue à Cologne, et j'ai été agréablement surprise : elle était intelligente, pleine d'humour et me semblait intègre. Mais qu'elle devienne chancelière, ça non, nul ne pouvait le prévoir. Il était alors inimaginable qu'une femme accède au pouvoir. L'Allemagne n'était pas encore prête.

Le SPD a récemment publié une publicité dans votre magazine Emma montrant Olaf Scholz avec le slogan "Il peut devenir chancelière". Il existe aussi une blague en Allemagne, où un enfant demande à sa mère : "Maman, est-ce que les hommes peuvent devenir chancelière ?"

C'est là le plus grand héritage de Merkel. Elle a tout simplement montré qu'une femme pouvait le faire au moins aussi bien qu'un homme. Durant seize années ! Et à travers bien des crises.

"Cela n'a rien d'une coïncidence si la première chancelière de l'Histoire est issue de l'Allemagne de l'Est", avez-vous écrit dans votre autobiographie. Pourquoi ?

Il faut se souvenir que, en 2005, Merkel est candidate presque par hasard. Son prédécesseur, Gerhard Schröder, avait convoqué de manière inattendue des élections législatives anticipées, et c'est ainsi que la CDU, pourtant un parti machiste, n'a rien pu faire pour empêcher la candidature de celle qui était alors sa présidente. Une femme issue de l'Allemagne de l'Ouest, au vu du sexisme qui régnait à la CDU, aurait depuis longtemps craqué.

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Mais Merkel, une fille de pasteur venue de la RDA et de surcroît une physicienne, ne semblait pas avoir la moindre idée de ce qui l'attendait. Elle se disait : l'important est que je fasse bien mon travail, et qu'importe si je suis une femme. Que nenni ! En Allemagne, en 2005, on a discuté pendant trois semaines pour savoir si la gagnante des élections devait devenir chancelière. Le perdant, Schröder, a tout fait pour l'empêcher. Les médias et les partis, y compris celui de Merkel, ont tergiversé pendant de longues semaines pour décider si elle pouvait accéder au pouvoir alors qu'elle avait un demi-million de voix d'avance. Tout cela uniquement parce qu'elle était une femme. Quel spectacle absurde dans une démocratie !

"Elle ne joue simplement pas le rôle qu'on attend de femmes à ce niveau", a dit d'elle la féministe britannique Angela McRobbie. Angela Merkel a-t-elle fait de son style, "non-féminin" et neutre, une arme féministe ?

Ce que vous appelez non-féminin me semble être un nouveau modèle pour les femmes de carrière. Merkel n'a joué ni à la femelle soumise sur ses talons hauts, ni singé les hommes. En voulant imiter les hommes, les femmes perdent toujours, ne serait-ce qu'au concours du "qui pisse le plus loin ?". Angela Merkel est plutôt un mélange entre une jeune fille et un bon camarade : avec des pantalons confortables, des vestes et des chaussures plates. Compétente, mais aussi tout à fait charmante. On a notamment pu l'observer lors de ses rencontres avec Emmanuel Macron, pour lequel elle avait un faible manifeste.

Après le macho Schröder, cette femme sereine a été une bénédiction

Pour la première fois, ce mois-ci, la chancelière s'est définie comme étant une féministe face à l'écrivaine nigériane Chimamanda Ngozi Adichie, alors qu'elle avait longtemps refusé d'endosser ce mot. La considérez-vous comme telle ?

Oui et non. Elle ne s'est jamais spécialement engagée pour les femmes. Même si, pour elle, l'égalité hommes-femmes allait de soi. Mais du fait de son existence même, Merkel est devenue un modèle, et ce pour les femmes du monde entier. Sa vie, son parcours, ses succès sont du pur féminisme.

Avec seize ans au pouvoir, Angela Merkel a-t-elle changé l'inconscient de votre pays ?

Elle a en tout cas apporté son propre style : modeste, factuel et respectueux. Bien différent de celui de ses prédécesseurs. Kohl était encore un patriarche traditionnel. Schröder, dont nous, femmes, attendions qu'il soit un homme moderne, a fait bien pis. C'était un macho aux jambes écartées, suffisant, fumant des cigares cubains, et qui traitait ses ministres comme des enfants. Après lui, cette femme sereine a été une bénédiction.

Quel est, selon vous, le plus grand succès de Merkel ?

Je tiens les quarante-huit heures de négociation en 2015, sans pause, entre Minsk, Washington et Bruxelles, pour un de ses plus grands actes. A l'époque, Obama voulait sérieusement fournir des armes à l'Ukraine face à la Russie. Cela aurait pu vite déraper en conflit mondial. Mais Merkel a, toute seule, évité l'escalade.

Merkel ne fait toujours pas la distinction entre l'islam et l'islamisme

En revanche, vous l'avez critiquée pour son aveuglement face à l'islamisme...

Comme beaucoup de responsables politiques en Allemagne - mais aussi ailleurs... - , Merkel ne fait toujours pas la distinction entre l'islam, comme croyance, et l'islamisme, qui est une idéologie. La pratique religieuse des musulmans en Allemagne a longtemps été une affaire privée, jusqu'à ce que l'islam politique ne commence son offensive dans les années 1990. On sait qu'il rêve de remplacer la loi par la charia, et la démocratie par une théocratie. On voit actuellement en Afghanistan où ça peut mener. Mais Merkel ne semble pas l'avoir compris, jusqu'à aujourd'hui. Elle se contente encore de parler de "liberté de croyance".

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Ce faisant, les islamistes prennent la religion en otage et, avec elle, la majorité des musulmans non fondamentalistes. Mais Merkel ne voit le danger que quand il y a des morts. Sans comprendre que les attentats djihadistes en Allemagne ne sont que le sommet de l'iceberg. L'islam politique commence par la séparation des sexes. Or le voile à l'école ou la burqa dans la rue ne sont toujours pas interdits en Allemagne, contrairement à chez vous. Et quand bien même 61% de la population est contre le port du foulard pour les enseignantes, et 90% se dit en faveur de l'interdiction du voile intégral.

En dépit de la crise des migrants de 2015, l'AfD n'est aujourd'hui qu'à 11% d'intentions de vote. En France, Marine Le Pen dépasse les 20% et une candidature d'Eric Zemmour se profile. Comment Merkel a-t-elle réussi à contenir le populisme ?

11%, c'est tout de même plus du double que ce que représentait la droite radicale durant les dernières décennies en Allemagne. Car, après 1945, le pays avait retenu sa leçon. Mais Merkel n'a pas réussi à contenir le populisme, bien au contraire. La majorité des électeurs qui sont aujourd'hui à l'AfD votaient auparavant pour la CDU, le SPD ou même les Verts. La raison principale de leur basculement, c'est que ces partis n'ont rien fait contre l'islam politique. En mai, avec le centre des sciences sociales de Berlin (WZB), nous avons commandé une enquête à l'institut Allensbach. Le résultat est très alarmant : seulement 21% des personnes interrogées font confiance au parti d'Angela Merkel, la CDU, pour gérer de manière appropriée la menace de l'islamisme. Pour le SPD, on est à 9%, et pour les Verts, 5%. En revanche, 43% des sondés estiment que l'AfD est le seul parti qui veut arrêter les islamistes. La situation est donc assez similaire à celle de la France, où l'une des motivations centrales chez les actuels électeurs de Le Pen est l'inaction des responsables politiques face à la menace islamiste.

Comment voyez-vous l'avenir de l'Allemagne sans Merkel ?

Son successeur n'aura pas une tâche facile. Il ne cessera d'être comparé à elle. Et, malgré toutes les critiques, Angela Merkel nous manquera.