La guerre en Ukraine n'en finit pas de faire des vagues. Alors que le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) s'apprête à publier ce lundi la troisième partie de son dernier rapport, plusieurs scientifiques s'inquiètent car à l'avenir, les gouvernements européens pourraient se tourner massivement vers les "BECSC" afin de réduire leur dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie.
Les BECSC ? Ce sont les solutions de "bioénergie avec captage et stockage du carbone". Très concrètement, il s'agit d'utiliser la biomasse végétale - principalement du bois - afin de produire de l'électricité, de la chaleur, ou de l'hydrogène, tout en captant CO2 émis avant de le stocker dans le sol. Sur le papier, la technique est imparable. Couplée à la plantation de nouveaux arbres, elle peut générer dans le temps un bilan carbone négatif. Les BECSC apparaissent d'ailleurs dans plusieurs simulations du GIEC avec parfois un poids important.
Mais cette présence crée une ambiguïté car le rapport des sages sur le climat n'a pas pour vocation de promouvoir une solution plutôt qu'une autre. "Les techniques visant à retirer du dioxyde de carbone de l'atmosphère entrent dans les modèles pour combler le fossé entre la demande d'énergie sans cesse grandissante et l'offre, qui doit suivre tout en restant la plus verte possible, explique Daniel Quiggin physicien et chercheur à l'institut de réflexion britannique Chatham House. Le GIEC ne dit pas que l'on doit s'y plier. Au contraire, les scientifiques estiment que nous devons réduire nos émissions en priorité.
Une question de taille
Bien sûr, puisque cet effort tarde à venir, il nous faudra sans doute passer par une forme de captage et de stockage de CO2. Mais dans une proportion qui reste à déterminer. "A petite échelle, les BECSC ne posent aucun problème particulier. En revanche, utilisées massivement, elles risquent de générer des effets négatifs, voire d'aggraver la situation d'un point de vue climatique", explique Daniel Quiggin.
Premier écueil, elles entraînent plus d'émissions de gaz à effet de serre qu'on ne le pense. "Dans les projets impliquant la biomasse, les bilans carbone n'incluent pas l'ensemble des différentes étapes (récolte du bois, transport, raffinage, capture et stockage), souligne un rapport récent de l'ONG Fern. Or cela change tout. Au nord de l'Angleterre, l'énergéticien Drax exploite une ancienne centrale à charbon fonctionnant désormais aux granulés de bois. "Le monde entier scrute cette installation pionnière. Malheureusement, c'est l'un des plus gros émetteurs du pays en raison d'un système de stockage de CO2 insuffisant. Par ailleurs, comment mesurer l'impact général d'un tel projet ? Celui-ci fonctionne grâce à de grosses importations de bois venu des Etats-Unis ou du Canada, dénonce Philip MacDonald, analyste et directeur d'exploitation du think tank Ember.
Les BECSC soulèvent d'autres problèmes. Pour que leur impact sur le climat soit maximal, il faudrait les accompagner de nouvelles plantations d'arbres. Pour le moment, le combustible utilisé provient surtout de forêts naturelles, pas de zones reboisées intentionnellement. "Cependant, les monocultures spécifiquement destinées aux centrales à biomasse consomment de l'eau et utilisent beaucoup de surface. Elles abîment aussi la biodiversité. Malgré tout, nous assistons à une montée en puissance de ces pratiques, s'inquiète Peg Putt, ancien député du Parti des Verts Australiens et Coordinatrice d'un groupe de travail mondial sur les forêts, le climat et la biomasse énergie.
Le risque si l'on poursuit dans cette tendance, est de voir nos forêts amputées tandis que les nouvelles plantations tardent à devenir des puits de carbone efficaces. Au printemps dernier, plus de 500 scientifiques et économistes ont envoyé une lettre aux dirigeants des États-Unis, de l'Union Européenne, du Japon, de la Corée du Sud et du Royaume-Uni, les exhortant à cesser de récolter et brûler les forêts dans le but de produire de l'énergie grâce à des centrales reconverties. Mais les tensions entre la Russie et l'Occident réduisent les chances que cet appel soit entendu.
