C'est quelque chose, les dates ! Deux jours à peine après la fin de la COP26, et l'adoption d'un "Pacte de Glasgow" très critiqué - et critiquable -, New Delhi suffoque sous un nuage de pollution. Au point que les écoles de la capitale indienne aux quelque 20 millions d'habitants sont fermées à partir de ce lundi pour une semaine. Et, preuve du dérèglement climatique, un confinement fut un temps envisagé pour lutter contre la détérioration de la qualité de l'air. Dix jours plus tôt, en pleine COP26, c'était la ville de Pékin qui fermait ses cours de récréation pour cause de pollution atmosphérique.
De l'autre côté du globe, à Glasgow, les délégués indiens et chinois ont oublié cette réalité. Durant deux semaines, les premier et troisième plus grands émetteurs de gaz à effet de serre de la planète ont patiemment sapé les négociations autour d'un accord ambitieux pour lutter contre le dérèglement climatique. La Chine et l'Inde ont mené la charge pour affaiblir les engagements contre le charbon, privilégiant, selon les experts, sa croissance économique au détriment de l'avenir de la planète. Ils ont ainsi obtenu à la toute dernière minute une modification du texte, qui prévoit désormais de simplement "réduire" et non plus de "sortir" du charbon. Et encore, même dans les précédentes versions, il n'était déjà plus question de sortie de tout le charbon, laissant de côté la production minière et le reste de la chaîne de valeur (ports charbonniers, etc.). Le texte, qui a été progressivement affaibli, se contente donc d'appeler les pays membres à "accélérer les efforts vers la réduction de l'énergie au charbon sans système de capture (de CO2) et des subventions inefficaces aux énergies fossiles".
Une coquille vide, en somme. La capture de CO2 est une technologie très coûteuse et encore en rodage. Avec cette formulation, les Etats peuvent donc développer des centrales à charbon et, en même temps, promettre de capturer du carbone. Sur les subventions aux énergies fossiles, l'accord utilise le terme "inefficaces", ce qui permet de poursuivre les investissements sur des projets jugés efficaces par les Etats eux-mêmes. Par ailleurs, aucun chiffrage ni calendrier ne sont avancés.
Ménager la chèvre et le chou
Comme souvent dans ce genre d'événements, le poids géopolitique a primé. L'Inde et la Chine ont pesé de tout leur poids sur les négociations, et les Etats en développement n'ont eu d'autres choix que d'accepter les termes de l'accord. Il faut dire que Pékin comme New Delhi sont dépendants du charbon. Les autorités chinoises, peu soucieuses du sens du timing, annonçaient en pleine COP26 que le pays avait augmenté d'un million de tonnes par jour sa production de charbon. Mercredi dernier, l'Empire du milieu claironnait en indiquant avoir battu un record de production quotidienne de houille : quelque 12 millions de tonnes ! Le pays, qui dépend à 60% du charbon pour sa production d'électricité, fait face ces derniers mois à des coupures de courant et a accru en conséquence son extraction de houille.
En Inde, les raisons de cette résistance à une lutte plus ambitieuse contre les carburants polluants sont à chercher du côté de son besoin d'énergie bon marché, pour alimenter une économie en expansion et sortir des centaines de millions de personnes de la pauvreté. La consommation de charbon a presque doublé lors des dix dernières années et cette énergie produit 70% de l'électricité indienne. Le gouvernement n'a durci qu'à reculons les réglementations pour les usines de charbon et a encore annoncé l'an dernier une série de ventes aux enchères de mines pour stimuler la production nationale. Certes, le Premier ministre Narendra Modi s'est engagé à sortir son pays du charbon, mais il a précisé devant les délégués à Glasgow que l'Inde ne vise la neutralité carbone que pour 2070, soit dix ans après la Chine et 20 ans après les autres grands émetteurs de CO2.
La Chine, de son côté, a réussi à ménager la chèvre et le chou. Après avoir conclu un accord surprise avec les Etats-Unis le 10 novembre sur "le renforcement de l'action climatique", Pékin s'est, deux jours plus tard, rapproché de l'Inde afin de rendre moins ambitieux l'accord final. Un grand écart caractéristique d'un pays qui occupe une place à part sur la scène internationale : à la fois développé et en développement. Avant d'arriver à la COP26, Pékin faisait pourtant figure de bon élève. Le pays est certes le principal consommateur de charbon, mais son président Xi Jinping avait pris des engagements fermes : parvenir à la neutralité carbone en 2060 et cesser dès à présent de financer le développement de nouvelles centrales au charbon à l'étranger. Par ailleurs, Pékin vise dorénavant une réduction de l'intensité carbone de son économie de "plus de 65 %" en 2030 par rapport à son niveau de 2005 et souhaite atteindre une part d'énergies décarbonées "d'environ 25 %" en 2030. Deux semaines plus tard, la realpolitik et la quête de croissance économique semblent avoir étouffé ces bonnes intentions.
"On est condamné à des déceptions"
En sapant les efforts des délégués de toute la planète dans la dernière ligne droite, la Chine et l'Inde ont donc montré combien ils restaient dépendants du charbon et des énergies fossiles. Dimanche, au lendemain de Glasgow, la Chine préférait insister sur le résultat globalement "encourageant" de la conférence et critiquer les pays développés pour ne pas avoir tenu leurs engagements financiers à l'égard des plus pauvres. L'Inde réclame depuis longtemps que les pollueurs historiques, tels que les États-Unis et l'Europe, fournissent l'expertise technique et le financement nécessaires à la lutte contre le changement climatique. Les pays en développement "ont droit à une utilisation responsable des énergies fossiles", a répété samedi le ministre de l'Environnement devant les délégués à la COP26. Car, vu d'Inde, le texte adopté ne doit pas faire oublier un autre échec de la COP. Aux côtés de plusieurs pays en développement, New Delhi réclamait 1000 milliards de dollars de financements de la part des pays développés d'ici 2030. Aucun engagement n'a été acté.
Le texte atténué a toutefois été adopté avec une grande réticence par les autres pays, impatients de conclure l'accord après deux semaines de négociations marathon. L'argument indien et chinois a irrité d'autres pays en développement, dont les îles du Pacifique en première ligne du risque de hausse du niveau des mers. Pour le chercheur et membre du Giec François Gemenne, ce compromis relance le débat autour de la "tyrannie du consensus" à l'oeuvre dans les COP. Pour qu'un accord soit adopté, tous les Etats doivent voter en sa faveur, sans exception, ce qui tire nécessairement les négociations vers le bas. "Il faut s'affranchir de cette règle du consensus et peut-être incorporer les gouvernements régionaux et les municipalités, indique-t-il. Les instruments de gouvernance actuels appartiennent au siècle dernier. Aussi, on est condamné à des déceptions".
Quoi qu'il en soit, le compromis trouvé n'assure pas le respect des objectifs de l'accord de Paris de 2015 : limiter le réchauffement "bien en deçà" de 2°C et si possible à 1,5°C par rapport à l'ère préindustrielle. Les experts avertissent régulièrement que "chaque dixième de degré compte" alors que se multiplient déjà les catastrophes liées au changement climatique : inondations, sécheresses ou canicules, avec leur cortège de dégâts et de victimes.
