Les tensions migratoires en Europe ne cessent de se renforcer. Aux guerres en Libye et en Syrie qui ont poussé des millions de personnes dans l'espace Schengen depuis 2014 s'ajoute celle menée par la Russie en Ukraine, qui va potentiellement provoquer une crise humanitaire "historique" en Europe, selon les ministres de l'Intérieur de l'Union européenne (jusqu'à 4 millions de réfugiés sont attendus). Le Vieux Continent est plus que jamais confronté à des défis d'accueil, mais aussi à des polémiques sans fin et des dérives xénophobes. Or ces problèmes pourraient n'être qu'un avant-goût de ce qui nous attend dans le futur. En cause : le réchauffement climatique.

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Les prévisions du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec) ne laissent que peu de doutes : la désertification et la montée des eaux vont pousser non pas des millions, mais des dizaines, voire des centaines de millions de réfugiés sur les routes d'ici à quelques décennies. Faut-il, dès lors, redouter la montée de l'extrême droite ? Selon François Gemenne, professeur à l'Institut d'études politiques (IEP) de Paris, spécialiste des politiques d'adaptation au changement climatique, il est impératif de s'atteler dès aujourd'hui aux solutions, afin de ne pas redouter cette crise, mais de se préparer à la gérer du mieux possible.

L'Express : Le réchauffement climatique se fait déjà sentir, mais sait-on combien il y a de réfugiés touchés par ce phénomène aujourd'hui ?

François Gemenne : L'Internal Displacement Monitoring Centre (IDMC), le principal organisme international de surveillance des déplacements dans le monde, dénombre chaque année entre 20 et 40 millions de réfugiés. En 2020, on en compte 33,4 millions, dont 8,5 millions en lien avec des guerres et conflits et 24,9 millions en lien avec des catastrophes naturelles (dont 95 % sont liées au réchauffement climatique). Or, on entend peu parler de ces derniers. L'une des raisons est qu'il n'existe pas de statut de réfugié climatique - à l'image de celui de réfugié politique - et que ces déplacements sont la somme de plusieurs situations isolées. Sauf que lorsque l'on combine les chiffres, c'est très impressionnant.

Que prévoient les modélisations dans les trente années à venir ?

Le rapport Groundswell de la Banque mondiale prévoit 243 millions de réfugiés climatiques d'ici à 2050"

Il existe énormément de projections, mais toutes ne sont pas pertinentes. Certains se limitent à considérer que les personnes vivant dans les zones à risques aujourd'hui se transformeront forcément en futurs réfugiés climatiques. Sauf que c'est plus compliqué que cela. Certaines vont mourir, d'autres vont rester sur place et s'adapter, sans oublier que le nombre de déplacés dépendra de l'intensité du réchauffement climatique, mais aussi des mesures préalablement mises en place, comme les programmes de relocalisation. Il faut aussi prendre en compte le fait que la plupart des comportements humains sont basés sur la perception de la réalité plus que la réalité en elle-même. Ainsi, les décisions d'émigrer s'opéreront davantage sur la perception des changements climatiques que leurs impacts réels. Il s'agit d'un biais important concernant les projections futures.

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Cela dit, il existe des travaux robustes, dont le rapport Groundswell de la Banque mondiale qui prévoit 243 millions de réfugiés climatiques d'ici à 2050. Mais la grande majorité de ces déplacements se feront à l'intérieur des pays touchés, ou dans les pays limitrophes. C'est d'ailleurs pour cette raison que les pays du Sud ne sont pas forcément favorables à la création d'un statut de réfugiés climatiques, puisqu'ils estiment que ce sont eux qui devront accueillir le plus de ces gens-là. Les réfugiés politiques sont d'ailleurs accueillis à 85 % par les pays du Sud, et nous pouvons raisonnablement formuler l'hypothèse selon laquelle la proportion sera plus forte encore avec les réfugiés climatiques. Les déplacements internationaux des réfugiés seront donc l'exception et il n'y aura pas des centaines de millions de réfugiés climatiques à nos frontières comme certains le pensent.

Si l'on considère que les crises migratoires - notamment depuis 2014 - ont provoqué de vives tensions en Europe, ne faut-il pas s'attendre à ce que les futures vagues de réfugiés climatiques engendrent une recrudescence de la xénophobie ?

Je n'en suis pas persuadé. Ce qui est en revanche certain, c'est que l'extrême droite se sert du sort des réfugiés pour nourrir son discours selon lequel l'immigration pose un problème. De nombreuses études démontrent que les partis d'extrême droite usent de la rhétorique de l'imaginaire de la crise parce que plus les gens ont l'impression d'être dans une situation de péril, plus ils ont tendance à se réfugier vers eux. C'est pour cette raison que l'extrême droite caricature toujours les crises.

Je pense donc que brandir les futures vagues migratoires comme une menace est un discours d'extrême droite. Plus nous aurons l'impression d'être face à cette crise, plus les extrémistes pousseront leur agenda qui vise notamment à fermer les frontières. D'ailleurs, lors de la pandémie du Covid, ils ont été les premiers à proposer cette solution. Ce n'est guère surprenant puisqu'ils voient l'immigration comme un virus.

Néanmoins, les futures vagues migratoires n'inquiètent-elles pas tout le spectre politique, dont les écologistes ?

Je n'accuse pas les militants climatiques d'être racistes ou xénophobes, mais en insistant sur cette potentielle future crise, on risque de pousser les gouvernements à prendre des mesures drastiques. D'ailleurs, le premier rapport de l'UE sur les futures vagues migratoires conclut que s'il y a un afflux de réfugiés climatiques, il faudra renforcer les frontières. Sauf que la priorité n'est pas celle-là.

Quelles sont les solutions permettant d'anticiper les futures crises ?

D'abord il faut combattre l'idée selon laquelle l'immigration est associée à une crise, et bien sûr se concentrer sur la réduction des gaz à effets de serre (CO2, méthane, etc.). Il va également falloir travailler sur la question de "l'habitabilité" de la planète. Il est certain que si les températures dépassent les + 2 °C, certaines régions deviendront inhabitables, parce que trop chaudes, inondées ou parce que la dégradation des sols rendra la culture impossible. Dans ce cas, il faudra être prêt à relocaliser les populations, avoir établi à l'avance où se trouvent les zones habitables et s'il est possible d'imaginer une redistribution des populations. C'est une importante priorité en termes de recherche, et c'est l'objectif du projet européen Habitable Project, sur lequel je travaille. Il faudrait également se pencher sur la création de protocoles de libre circulation, comme le "mini Schengen" mis en place il y a trois ans par la Communauté d'Afrique de l'Est. Ces accords bilatéraux entre pays permettent notamment des migrations entre différentes saisons, par exemple pour les agriculteurs.

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Il existe une multitude de solutions complexes, mais il y en a aussi de plus prosaïques, comme l'établissement de cadastre des terres. Cela peut sembler basique, mais c'est très utile, car dans certains pays les paysans ont tendance à ne pas évacuer leurs lopins de terre à l'approche des sécheresses parce qu'ils redoutent de ne pas en retrouver la propriété à leur retour. On pourrait aussi se pencher sur des mesures qui garantissent le droit de vote des populations déplacées. Ce droit est souvent associé au lieu de résidence, or de nombreuses personnes risquent de tout perdre à cause des désastres climatiques, et il faudra bien leur accorder des droits. Il faudrait aussi renforcer la mise en place d'exercices militaires visant à faciliter l'évacuation des populations confrontées à des catastrophes naturelles, ce qui ne fait pas encore partie de la formation des soldats.

Si les chercheurs se penchent sur ces problèmes, qu'en est-il des politiques ?

Ils aiment beaucoup débattre du climat (nucléaire, viande, etc.) mais dans les faits, peu de choses sont faites. Ils cherchent surtout à faire plaisir aux uns, aux autres. Ne pas oser mécontenter, c'est une lâcheté inhérente à la politique, sauf qu'avec cette logique, on ne fera rien pour le climat. Prenez le quinquennat de Macron : il y a eu des avancées en France, mais "en même temps", Total a effectué de nombreux nouveaux forages à l'étranger.

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Globalement, les effets du changement climatique sont largement vus par les politiques comme des risques futurs qui pourront être évités simplement grâce à la réduction des gaz à effets de serre. Or ce qui peut rendre les futures migrations ingérables, c'est de laisser la situation pourrir parce qu'on refuse d'anticiper. Si nous étions capables de dire "voilà quand nous allons nous organiser, voilà ce que nous allons faire", nous pourrions considérer que la réponse face aux réfugiés climatiques n'est pas de s'inquiéter, mais de créer une stratégie permettant aux gens d'éviter de mourir.

En attendant, les discours xénophobes plaisent, si l'on s'en tient aux intentions de vote pour Marine Le Pen et Eric Zemmour en France. Comment combattre la peur des futures vagues migratoires ?

Il est difficile d'opposer des vérités compliquées à des mensonges simples. A partir du moment où des personnes sont convaincues que nous sommes face à une grave crise, elles vont avoir tendance à voter pour l'extrême droite, sans être forcément racistes ou fascistes, mais simplement préoccupées. C'est encore pire si vous tentez de leur présenter des chiffres et des faits, puisque ces derniers participent à générer de la peur et de l'anxiété.

Environ 10 % de la population a, par exemple, peur de prendre l'avion, mais ce n'est pas en leur montrant les statistiques qui prouvent qu'il s'agit du moyen de transport le plus sûr du monde que vous les rassurerez. La peur est irrationnelle. De la même manière, au moins 30 % des Français ont peur du "grand remplacement". Ce n'est pas avec des chiffres que vous allez les tranquilliser. Il faut pourtant aborder les questions d'asile et d'immigration sous un angle qui ne soit pas dramatique, expliquer que la population a toujours changé et que si cela ne s'était pas passé, nous serions la Gaule, et pas la France.