Voilà que la ministre de l'écologie enfonce le clou. A quelques jours de l'anniversaire des 5 ans de la Cop21, Barbara Pompili a réaffirmé, dans une interview au Parisien, la volonté du gouvernement de réduire la part de l'aérien dans les déplacements en France. "Nous allons interdire les vols domestiques s'il y a une alternative possible en train en moins de 2h30", a-t-elle annoncé, évoquant ainsi la reprise partielle d'une proposition de la Convention citoyenne.
Depuis plusieurs mois, le gouvernement fait entendre cette musique. Quelque temps après le confinement, l'exécutif avait déjà évoqué la réduction du nombre de lignes domestiques en contrepartie d'un plan de sauvetage massif accordé à Air France. Ces "conditions environnementales", imposées d'abord à Air France avaient finalement fait l'objet d'une déclaration du secrétaire d'État aux Transports, Jean-Baptiste Djebbari : cette réduction s'appliquera à toutes les compagnies. Le but étant d'éviter que des transporteurs low cost s'installent sur les créneaux nouvellement libérés par Air France, avait ainsi détaillé Jean-Baptiste Djebbari fin juin. Pour cela, le secrétaire d'Etat souhaitait appuyer cette interdiction sur "un arrêté pour des raisons environnementales, compatible avec le droit européen".
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Combien de lignes seront concernées ? "Les arbitrages sont encore en cours" sur ce projet de loi, fait savoir la direction générale de l'aviation civile. Quoi qu'il en soit, ce devrait être homéopathique. Car si la proposition de la Convention citoyenne demandait l'interdiction des trajets en avion s'il y a une alternative en train en moins de 4 heures, la version retenue par le gouvernement ne toucherait que quatre liaisons. Au regard des temps de trajets en train, ces destinations au départ de Paris seraient : Bordeaux (environ 2h15 en train), Lyon (2h), Nantes (2h), et Rennes (2h).
Subtilité sur les correspondances
Plusieurs millions de voyageurs pourraient devoir alors prendre le train, ou un autre moyen pour rejoindre ces villes. La liaison Paris-Bordeaux par exemple représentait en 2019 plus d'1,2 million de voyageurs selon les chiffres de la DGAC, soit la 4e liaison intérieure en termes de passagers commerciaux. Ce chiffre comprend les deux aéroports parisiens de Roissy-Charles de Gaulle et Orly. Paris-Lyon compte près de 700 000 voyageurs par an, Nantes 550 000, et Rennes est la moins utilisée de ces lignes potentiellement supprimées avec près de 150 000 passagers en 2019. Au total 16,3 millions de passagers voyagent annuellement sur les "liaisons radiales", c'est-à-dire les lignes reliant Paris et les villes de province. La suppression de ces quatre courtes liaisons concernerait donc 16% des passagers.
Principal acteur des vols domestiques, Air France a stoppé deux des lignes visées, mais seulement au départ de l'aéroport parisien d'Orly - les dessertes de Bordeaux et Lyon n'y sont plus assurées. "Les lignes de et vers Paris-Charles-de-Gaulle sont maintenues dans le cadre de l'alimentation du hub" expliquait à Libération l'entreprise, en juin dernier. Car c'est une subtilité : certaines lignes, bien que disposant d'une solution en train en moins de 2h30 pourraient être préservées.
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En juin dernier la DGAC expliquait à Libération que la mesure "préservera la possibilité de maintenir des lignes lorsque celles-ci contiennent une part significative de correspondances (ex : Nantes - Paris - Fort-de-France)". Voilà pourquoi Air France disait vouloir "maintenir les liaisons au départ de Paris-CDG, porte d'entrée internationale de la France (connexions vers l'outre-mer, l'Europe et l'international) ainsi que la ligne Lyon-Marseille (hub de Lyon), qui servent essentiellement à l'acheminement de passagers en correspondance, bien qu'une alternative ferroviaire existe en moins de 2h30".
Conséquences économiques redoutées
Les aéroports redoutent ces interdictions. "Prendre la décision de supprimer ces lignes, en préjugeant qu'elles sont inutiles est irresponsable", s'émeut Thomas Juin, le président de l'Union des aéroports Français qui regrette que les conséquences économiques n'aient pas été évaluées. Selon lui, c'est l'activité de tout un environnement aéroportuaire qui pourrait être menacé. A Bordeaux, certains élus estimaient ainsi que la navette Air France, Orly-Bordeaux permettait "à des salariés de faire l'aller-retour dans la journée." Au sein de l'Aéroparc 35 000 emplois seraient ainsi propulsés par Airbus, Ariane, Safran ou Thales. Enfin, selon Thomas Juin, la suppression des lignes vers Orly ne peut être remplacée égalitairement par une ligne de train reliant une gare située dans le centre de Paris.
Quelles liaisons seront réellement concernées ? Les vols vers Paris-Charles de Gaulle, devront-ils également être supprimés, et sous quelles conditions ? Autant de questions qui pourraient décider de l'efficacité d'une telle mesure. En mai dernier, le Réseau action climat et The Shift Project estimaient que la suppression des vols sur ces critères pourrait avoir qu'un effet minime (entre 0,5% et 6,6%) sur la réduction des émissions de CO2 issues des vols métropolitains.
