Quoi qu'il en soit et "quoi qu'il en coûte" comme diraient certains, les citoyens, nombreux, se sont mis à lire. Parmi eux, vingt écrivains et intellectuels ont accepté de donner aux lecteurs de L'Express leurs conseils de lecture et ont, notamment, répondu à cette question: "Quel essai pourrait selon vous être utile aux lecteurs en cette période de crise?" Les réponses, comme vous le verrez, sont très diverses, de La Boétie à Boccace, de Mona Chollet aux traités de collapsologie, d'Yval Noah Harari à Ryszard Kapu?ci?ski, de Jonathan Swift à Bourdieu, de Joseph Stiglitz à un guide du Routard ... A vous de choisir !
Explore, de Florent Coste. Dans cet essai, Coste tente de voir en quoi la littérature peut redevenir une arme esthétique, politique, une manière de tout refaire. Il écrit par exemple : "La poésie se présente comme une option tactique pour concurrencer les manières qui ont cours de poser les problèmes politiques, pour court-circuiter les acteurs qui en sont les relais et pour renégocier les termes du problème." Une certaine forme de bêtise a trop longtemps tenu le haut du pavé. Nous devons lui faire pièce, lui faire honte, et notre langue est une arme de choix pour mener à bien cet effort.
Dernier livre paru : Rose Royal, Éditions In8, 2019.
Le choix de Jean-Christophe Rufin
Le Discours de la servitude volontaire, de La Boétie. Souhaitons que notre légitime demande de protection ne vienne pas définitivement à bout de notre esprit de liberté. La démocratie, comme Tocqueville l'avait prévu, peut, au nom du bien qu'elle nous fait, créer une dictature infiniment plus dure que celle de tous les régimes totalitaires. Réfléchir à cela en temps de confinement nous aidera à reprendre nos esprits (et nos droits) quand il sera levé.
Dernier livre paru : Le Flambeur de la Caspienne, Flammarion (en librairie le 17 juin 2020)
Eloge du carburateur, de Matthew B. Crawford, qui étudie notre rapport aux outils et au travail manuel, est assez intéressant pour celles, ceux qui ont commencé à réparer tout ce qui était cassé dans leur logement, à creuser des débuts de potagers dans leur jardin et envisagent presque - tels de Macgyver - de construire un hélicoptère avec des bouchons en liège et une brosse à dents. Mais peut-être que c'est seulement moi...
Dernier livre paru : L'Art de perdre, Flammarion, 2017
Le choix de Jean-Louis Bourlanges
Ce n'est pas un essai, mais un chef-d'oeuvre de la littérature italienne qui vous permet de comprendre ce qu'il faut faire dans ces cas-là. C'est le Décaméron, de Boccace. Le point de départ de l'ouvrage, c'est la décision de jeunes gens de se retirer de Florence ravagée par la peste noire et de se confiner dans une jolie villa pour se raconter de belles histoires un peu coquines. Qui dit mieux ?
Dernier livre paru : L'Europe assassinée, Paris, Odile Jacob, 2001
Quelques réalités sont de retour dans nos sociétés qui oeuvraient si vigoureusement à s'en tenir éloignées : la souffrance, la mort, la solitude sont redevenues notre quotidien. Nous sommes soudain prêts à tout pour sauver des vies collectivement, et cela passe par la discipline de notre individualité. C'est fascinant. C'est pourquoi je recommanderais la lecture des Ecrits de Londres, de Simone Weil, recueil de textes écrits à la lumière crue de la destruction de l'Europe et dans l'espoir de la renaissance. C'est là qu'on trouve par exemple cette phrase qui semble écrite hier : "Une collectivité est beaucoup plus forte qu'un homme seul ; mais toute collectivité a besoin pour exister d'opérations dont l'addition est l'exemple élémentaire, qui ne s'accomplissent que dans un esprit en état de solitude". La solitude, encore !
Dernier livre paru : Verdi l'insoumis, Robert Laffont, 2020
Le Guide pour se perdre en montagne. Ou un Guide du routard, n'importe lequel.
Dernier livre paru : Chien-loup, Flammarion, 2018
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Je pense à deux livres. Chez soi, de Mona Chollet est absolument de circonstance. Dans cet essai, elle s'interroge sur la manière dont nous habitons nos domiciles : elle met en contraste la valorisation du voyage et du nomadisme et la réprobation à peine dissimulée dont sont souvent victimes les sédentaires. Elle fait remarquer, par exemple, que pour refuser de répondre à une invitation, il faut généralement prétexter qu'on est malade, qu'on a trop de travail ou qu'on est fatigué : il est quasiment impossible de dire que ce soir-là, on préfère simplement passer du temps chez soi. Elle consacre aussi de très belles pages à la manière dont le chez-soi, qui était un refuge, est désormais ouvert, par la télévision, internet et nos téléphones, aux nouvelles du monde extérieur et à la violence qu'il charrie. Elle évoque les inégalités écrasantes que l'envolée des prix de l'immobilier fait peser sur nous : ne pas pouvoir choisir le lieu où on habite, devoir trancher entre la proximité des centres-villes et la surface habitable, cela fait pleinement partie des aliénations contemporaines - que le confinement rend plus aiguës encore. La Découverte, qui édite cet essai, a d'ailleurs décidé de le mettre en accès libre pendant toute cette période.
L'autre livre qui me vient à l'esprit est Comment tout peut s'effondrer, de Pablo Servigne et Raphaël Stevens. Paru en 2015 au Seuil, cet essai très documenté a contribué à l'essor de la collapsologie. Les auteurs prolongent le travail de Dennis et Donella Meadows qui, en se fondant sur l'analyse des stocks de ressources et des limites planétaires, prédisaient dès 1972 que la croissance mondiale s'arrêterait au 21e siècle. Le tableau de bord de l'anthropocène que mettent au point Servigne et Stevens montre bien comment la démographie mondiale, la consommation d'énergies et d'autres ressources rares ont suivi depuis 1945 des trajectoires exponentielles. À ce pic va nécessairement succéder un déclin - qu'on peut organiser en planifiant la décroissance, ou qu'on subira sous la forme d'une série d'effondrements. L'essai est aussi très éclairant sur la vulnérabilité dans laquelle nous place la mondialisation de l'économie, avec ses circuits longs et ses interdépendances étroites, qui ne sont pas assorties de mécanismes de solidarité suffisants. Le lire redonne des prises sur la situation exceptionnelle que nous traversons, et permet surtout de se préparer à la suite : le changement climatique et la sixième extinction massive des espèces vont en effet nous confronter à des épreuves à côté desquelles le coronavirus n'est malheureusement qu'un premier coup de semonce.
Dernier livre paru : Cora dans la spirale, Le Seuil, 2019
Rues Barbares, de Piero San Giorgio, un guide pratique pour survivre en ville en cas de fin du monde. Il y a quelques mois, on se moquait un peu des survivalistes et des collapsologues, on les prenait pour des doux dingues. Aujourd'hui, ils disent eux-mêmes que c'est allé encore plus vite qu'ils pensaient. Ce qui est intéressant c'est que la base du survivalisme c'est l'accumulation des connaissances de terrain et qu'on peut justement l'acquérir dans des livres. Alors il faut s'y mettre !
Dernier livre paru : Celle qui pleurait sous l'eau, Calmann-Lévy, 2020
Je m'apprête à lire le nouvel essai de Yval Noah Harari, 21 leçons pour le XXIe siècle, l'auteur de Sapiens et d'Homo deus, parle cette fois des choix auxquels nos sociétés vont devoir faire face très rapidement. Avec le coronavirus, l'Histoire s'accélère...
Dernier livre paru : Les Rêveurs, Grasset, 2018
ll faut lire de la philosophie de boudoir si j'ose cette pique, un auteur profond et léger comme Vladimir Jankélévitch Le je-ne-sais-quoi et le presque rien, ou bien Pop théologie, de Mark Alizart. Et puis c'est drôle, j'ai sorti les livres de mes amis de ma bibliothèque, pour les voir, comme s'ils étaient là en cas de coup dur: David Foenkinos, Justine Lévy, Florian Zeller, Karine Tuil, Émilie Frèche. Si je me sens mal j'ouvre une page au hasard, je lis et ça me fait sourire. Je vous prête mes copains, ils ont beaucoup de talent...
Dernier livre paru : Lettre d'amour sans le dire, Grasset (en librairie le 7 juin 2020)
La Grande fracture, de Joseph Stiglitz. Ecrit par un prix Nobel d'économie américain, cet essai passionnant et accessible donne des clés pour comprendre ce que le coronavirus met tragiquement en relief : l'aggravation des inégalités sociales et politiques, le lien entre le creusement de ces inégalités et la mise en péril de la démocratie. Surtout, Stiglitz nous démontre que l'aggravation de ces inégalités n'a rien d'une fatalité, qu'elle est le fruit de choix politiques et découle d'un "pseudo-capitalisme" basé entre autres sur la spéculation. Et surtout, il nous explique comment elle pourrait être endiguée. Intelligent, argumenté et salvateur.
Dernier livre paru : La Femme révélée, Grasset, 2020
Ébène, du Polonais Ryszard Kapu?ci?ski, le meilleur texte que j'ai jamais eu entre les mains sur la condition humaine united colours : sur l'histoire mêlée du Noir d'Afrique et du Blanc d'Afrique. On se demande, quand on l'a lu, par quelle aberration on ne l'avait pas lu avant. C'est toujours une bonne chose, quand ça va mal, de constater en lisant que l'ironie du sort est le lot de toutes les humanités à tous les âges de la planète. Et que ça pourrait aller bien plus mal encore. Hélas oui.
Dernier livre paru : Demain est une autre nuit, Calmann-Lévy, 2019
Plutôt que de conseiller un livre qui parle d'épidémie ou d'enfermement, je conseillerai volontiers l'essai de Michaël Foessel sur la nuit : La Nuit. Vivre sans témoin (Autrement). C'est la prochaine grande prise de conscience que nous aurons à avoir, à l'échelle planétaire : Que voulons-nous faire de nos nuits ? Et allons-nous laisser la nuit disparaître ?
Dernier livre paru : Nous, l'Europe, banquet des peuples, Actes Sud, 2019
Constance Debré
Instructions aux domestiques (10/18), de Jonathan Swift, pour ne pas oublier de rester mauvais, confinés, les uns avec les autres, plutôt que de tout bien ranger de tout bien s'aimer et tout bien faire de bons petits plats et d'applaudir à 20 heures.
Dernier livre paru : Love Me Tender, Flammarion, 2020
Olivier Adam
C'est le moment de relire Bourdieu (mais c'est toujours le moment, en fait). Histoire de bien se rappeler que "la romantisation du confinement est un privilège de classe".
Dernier livre paru :Les Roches rouges, Robert Laffont, coll. R. (en librairie le 28 mai)
Jérôme Attal
Sans doute les essais et les entretiens du critique d'art David Sylvester sur les travaux d'Alberto Giacometti et de Francis Bacon. La peinture de Francis Bacon est vraiment la peinture des figures confinées, en quelque sorte. Et en même temps, il y a un élan, une sensation qui secoue et transcende au-delà de cette condition de figure prise au piège de l'armature, de la structure, de la période ou de l'anecdote. J'adore les entretiens de peintre, c'est un genre littéraire qui passe un peu inaperçu et pourtant j'y trouve toujours beaucoup de souffle et d'inspiration pour mon travail et pour la vie de tous les jours. Pour s'évader, je recommande L'Amérique des écrivains (Robert Laffont), de Pauline Guéna et Guillaume Binet, les auteurs font un petit road trip dans l'immensité des paysages américains pour aller parler souffle, inspiration et littérature avec, entre autres, Margaret Atwood, Jennifer Egan et James Lee Burke.
Dernier livre paru : La Petite Sonneuse de cloches, Robert Laffont, 2019
Le choix de David Foenkinos
Je crois qu'il faut lire Cioran. De l'inconvénient d'être né, par exemple. Rien n'est meilleur que de lire plus dépressif que soi pour aller mieux. Après cette lecture, le confinement nous paraîtra comme une balade en mer. Evidemment lire Cioran, c'est la poésie à l'état pur, l'humour cynique qui coule dans nos veines, on peut picorer ici ou là quelques aphorismes, c'est supérieur à tout.
Dernier livre paru : Deux Soeurs, Gallimard, 2019
Le Gai savoir, de Nietzsche. Non.. plutôt qu'un essai, L'Odyssée. Cet homme qui se bat contre tous les dieux pour rentrer chez lui. Alors que nous pauvres mortels ne désirons qu'en sortir. Ou bien L'Attrape-coeur, de Salinger, sucer jusqu'à la moelle le bout brûlant de l'adolescence. Se souvenir des belles choses...
Dernier livre paru : Cavale ça veut dire s'échapper, Le Cherche Midi, 2019
Pour un humanisme vital : Lettres sur la vie, la mort et le moment présent, de Frédéric Worms, paru chez Odile Jacob l'année dernière. La réponse est dans le titre !
Dernier livre paru : Vie de David Hockney, Gallimard, 2018
Le choix de Kéthévane Davrichewy
J'ai lu il y a un an, sur les conseils d'une amie, Chez soi, une odyssée de l'espace domestique, de Mona Chollet. Elle explore la relation que nous avons à notre espace domestique, l'inégalité de cette relation, nos liens aux tâches quotidiennes, et réfléchit de façon intime mais aussi collective. Aujourd'hui, cet essai résonne particulièrement et me revient avec une autre dimension.
Dernier livre paru :Barbara. Notre plus belle histoire d'amour, Tallandier, 2017
