C'est un canular très sérieux. Hubert et Laurent Védrine ont imaginé la vie du diabolique Olrik, comme s'il avait réellement existé. Ils en ont tiré une sorte de vraie fausse biographie à l'américaine, cahier de photos inclus*. Explications.

L'EXPRESS :Comment vous est venue l'idée d'écrire une biographie d'Olrik ?

Hubert Védrine : Je viens d'une famille nombreuse et il y avait toujours des albums de bande dessinée ou des numéros de l'hebdomadaire Tintin qui traînaient chez nous. C'est comme cela que j'ai découvert Blake et Mortimer, avec Le Mystère de la grande pyramide. Olrik me fascinait. Et puis, en discutant avec mon fils, un jour, on s'est dit : "Et si on écrivait sa biographie ?"

Laurent Védrine : Comme des archéologues qui reconstituent un squelette à partir de quelques os, nous sommes partis des albums de Jacobs et des quelques indications qu'il a données dans des interviews sur son personnage. Nous sommes aussi allés à Bruxelles pour rencontrer Yves Schlirf, l'éditeur de la série, et l'un de ses scénaristes, Yves Sente. A partir de là, nous avons imaginé la vie d'un Olrik réel qui aurait traversé le XXe siècle. Nous avons reconstitué sa jeunesse aristocratique sur une île estonienne, son passage par Budapest et son départ au sein d'une expédition nazie vers le Tibet, où se déroule en partie Le Secret de l'Espadon, le premier Blake et Mortimer [publié dans Tintin de 1946 à 1949].

Olrik est-il un "méchant" comme les autres ?

H. V. : Non. Il se distingue par plusieurs choses. Son élégance tout d'abord, mélange de pose martiale, de goût pour les costumes de bonne coupe et les voitures de luxe. Pour nous, c'est surtout un pur personnage de la guerre froide, un agent double ou triple, qui croise le chemin de Churchill, des hommes du KGB, de la CIA. Peut-être a-t-il aussi connu Lee Harvey Oswald... Mon ami Alexandre Adler est persuadé que des personnages ayant eu un tel destin ont réellement existé.

L. V. : Il y a une certaine noblesse dans l'art de pratiquer la criminalité selon Olrik. C'est un trafiquant qui a de la classe, pas un vulgaire mafieux.

Comment "votre" Olrik devient-il un héros de bande dessinée ?

L. V. : Nous avons imaginé une rencontre à l'Opéra entre lui et Edgar P. Jacobs avant la guerre. Ils auraient signé un genre de pacte faustien : le dessinateur s'inspirerait de sa vie, mais en modifiant son visage pour qu'il soit méconnaissable. Ce qui explique que Jacobs se soit largement inspiré de ses propres traits pour créer le personnage.

Quelle vision géopolitique véhiculent Les Aventures de Blake et Mortimer ?

H. V. : Ce qui est fascinant, c'est que ces deux héros évoluent dans un monde de l'après-1945, dans lequel une sorte d'Angleterre éternelle serait encore au centre du jeu. On est dans une ambiance de guerre froide, mais les Américains sont quasiment absents des albums ! C'est très frappant dans SOS Météores, par exemple.

Des personnages comme Olrik ont-ils réellement existé ?

H. V. : Quand j'étais ministre des Affaires étrangères, je recevais certains rapports des services de renseignement. On y voyait apparaître, en Afrique ou dans les marges d'Etats totalitaires, des profils de gens qui naviguent entre les lignes, qui changent de camp et s'enrichissent au passage. Olrik est l'un d'eux.

* Olrik, la biographie non autorisée, par Hubert et Laurent Védrine. Fayard, 224 p., 20 ¤.