Pour faciliter la tâche de la critique (ou la désamorcer?), certains auteurs proposent au coeur de leur ouvrage un argumentaire d'éreintement. Ainsi, au milieu de Naissance, Yann Moix imagine l'hypothétique réaction de son lecteur: Qu'est-ce que la vie? ("Moix, mon pauvre...") Quelque chose de trop grand pour nous. ("Spéculative puissance de Moix!") Quelque chose de trop petit? ("Les démons de la médiocrité moixienne.") Certains nagent dedans. D'autres y étouffent. ("Empêchez-le de publier! Ce n'est plus possible!") Si l'on en croit les presque mille deux cents pages de cet objet littéraire masochiste, la vie de l'auteur de Podium n'a d'ailleurs été qu'une série de crachats, d'humiliations et d'échecs.
"Yann Moix signe un monstre romanesque"
Les choses ont commencé avant même la sortie du ventre de sa mère. Le père de Yann Moix aurait-il "mal éjaculé"? Toujours est-il que ce dernier est responsable de la mise au monde d'un garçon né... circoncis. "Cela voudrait dire que ce petit casse-couilles est juif?", se demande déjà le géniteur furibard, universitaire à la faculté de sciences d'Orléans-La Source. Tel est le point de départ de Naissance, où l'on croisera notamment l'improbable docteur Boule-Touchée, Bart-Grönstein l'administrateur de clinique, l'abbé Chacoupé, un certain M. Bois-de-Mort et, surtout, un écrivain harcelant les femmes -par ailleurs vendeur de photocopieurs- nommé Marc-Astolphe Oh, qui deviendra un véritable mentor pour Yann Moix, ce futur "cancrelat du succès"...
Ajoutez à cela des digressions sur tout et n'importe quoi (les Rolling Stones, la Corée, Fernandel...), des provocations sur le racisme, les enfants battus, la pornographie ou la maternité ("Nous respectons trop nos mères. Nous devrions davantage les frapper, les violer, les humilier. Leur déféquer sur le visage."), des poèmes, des considérations théologiques fumeuses, de nombreuses listes, et vous aurez une vague idée de ce pavé foutraque qui défie toute tentative critique. D'un côté, écrasé par ses modèles -Gide, Péguy, Joyce...-, Yann Moix en fait trop, dopé aux néologismes gratuits et aux aphorismes pas toujours inspirés. De l'autre, ce fou littéraire, obsédé par la création, la mort et la postérité (la scatologie et les "giclées", aussi), signe un monstre romanesque, malade mais autrement plus fort que bien des petites choses de la rentrée, dont on observe avec curiosité chaque verrue. Qui a dit un parfait sujet d'études pour un colloque au futur "Centre Yann-Moix" d'Orléans?
