POUR/
Les biographies les plus délaissées ne sont pas les plus médiocres. Certaines appartiennent à un genre, l'hagiographie, prisé naguère et méprisé aujourd'hui. Il est vrai que je, tu, vous, nous, sommes rarement demandeurs. Quel «saint quelqu'un», en écho au roman de Louis Pauwels, voudrait apprendre d'une vie de saint quand ne cessent de reculer la calotte glaciaire, le pouvoir d'achat, la valeur du baccalauréat, le littoral sauvage et l'espoir d'une digne retraite? Il serait donc déplacé de soupçonner Yann Moix d'avoir choisi la facilité en écrivant Mort et vie d'Edith Stein (Breslau, 1891-Auschwitz, 1942). Sur le fond, c'est à un défi considérable qu'il s'est attaqué.
Juive déjudaïsée (sous l'angle de la pratique religieuse), «féministe radicale» et philosophe estimée du père de la phénoménologie, Edmund Husserl, Edith Stein est objet de scandale par sa conversion au catholicisme, son entrée au Carmel, sa mort à Auschwitz, et jusqu'à sa canonisation par Jean-Paul II dont 2008 marque le dixième anniversaire. A-t-elle trahi sa mère, son peuple? Au contraire, rappelle Yann Moix. Très tôt, elle combat l'antisémitisme. Sa conversion la conduit même à reconsidérer la valeur du judaïsme, le «rameau franc» par rapport au greffon qu'est le christianisme. Soeur Thérèse-Bénédicte de la Croix a pris Edith par la main pour remonter à la source commune. Sa conviction? «A la fin, c'est sur l'amour que nous serons jugés.»
Qu'il s'agisse de la construction ou du tempo, Yann Moix vient d'inventer la biographie sous pression, à coups d'étourdissants raccourcis. Les deux- points à répétition? Ils provoquent un agacement passager, qu'on se surprend bientôt à juger utile. Ils attisent l'attention, le lecteur étant parfois sujet à la lecture flottante. En 200 pages, à raison de 36 chapitres compacts mais digestes, Moix fait visiter l'âme d'Edith Stein. Il invite sur la pointe des pieds à découvrir ses oeuvres (aux éditions Ad Solem et Le Cerf). Il montre les tempêtes et les grâces sous le voile. Il prête la parole à Edith Stein, à lui-même, au lecteur. Il tutoie, il interpelle. Familièrement. Pour prolonger la découverte qu'avait faite Edith Stein dans la cathédrale de Francfort: celle, parmi les gens en prière, de l' «échange confidentiel». La philosophe avait étudié les relations interpersonnelles, l'empathie. A ce compte-là, Yann Moix est l'un de ses meilleurs élèves, sinon son prophète. Il réussit à nous faire désirer le silence.
CONTRE/
Le dernier Yann Moix est un ratage: total. Pourquoi avoir utilisé ce deux-points, ci-avant? S'agirait-il d'un problème de traitement de texte ou d'une erreur du correcteur? C'est en tout cas le gadget de l'auteur de Mort et vie d'Edith Stein (déjà utilisé dans Panthéon, son précédent livre), ressassé ici plusieurs fois par page, sans jamais qu'on en comprenne la raison et la nécessité. Quelques illustrations: «L'univers de la foi est soudain devant: elle» (page 43), «Dieu: ou: rien» (page 96) ou, plus complexe, «Nous cherchons le temps qui nous: convient: nous cherchons le temps qui nous: représente: nous cherchons le temps qui nous: ressemble» (page 186). N'est pas maître de la littérature expérimentale qui veut... Ce détail formel n'aurait guère d'importance s'il ne donnait pas l'impression de tuer un sujet en or. Le destin à multiples facettes d'Edith Stein permettait en effet à l'écrivain de s'interroger sur la sainteté, l'identité, le judaïsme, Israël, Dieu, l'espace ou le temps (pas moins). Or, à chaque page, Moix semble effrayé par un projet trop lourd pour lui et, conscient de cet état de fait, il préfère se réfugier derrière une couche de vernis littéraire (exergues, citations, bons mots, sans oublier les fameux deux-points). Si quelques passages font mouche sur le coup, la satisfaction immédiate laisse rapidement place à un sentiment de vacuité. Par exemple, de la relation entre Edith et Husserl qui aurait pu donner lieu à un énorme roman, il ne reste qu'un squelette de fiction, agrémenté de formules efficaces. Le tour est joué, mais c'est un peu court... Pire, le dernier quart du texte offre l'occasion à Yann Moix de poser au grand penseur, mais, au lieu de développer ses thèses et analyses (contestables, mais qu'importe), il nous livre un festival de brèves de comptoir, sur des sujets sérieux: «Israël est plus grand qu'Israël. La France est devenue moins grande que la France», «On peut être juif sans être antisémite. On peut être catholique sans être antisémite.» Bref, ce n'est pas avec Mort et vie d'Edith Stein que l'auteur - qu'on sait pourtant talentueux - méritera d'être littérairement canonisé.