Si vous attendez d'un livre qu'il dérange, qu'il agace, qu'il surprenne, celui que Yann Moix consacre à Edith Stein est fait pour vous. Edith Stein était une philosophe. Pour Jean-Paul II, qui la canonisa, et pour Yann Moix, qui l'encense aujourd'hui, c'est une sainte. Edith Stein intéresse ceux qui se souviennent encore de son nom parce qu'elle naquit juive, sombra dans l'athéisme, se convertit au christianisme, entra au carmel, fut déportée par les nazis et mourut gazée à Auschwitz. Elle fascine Moix parce qu'elle incarne le principe même de la sainteté. On ne sait pas trop ce qu'il entend par là, d'ailleurs, Moix, car les pages qu'il consacre à l'immortalité, à l'éternité, à la postérité - bref, à la sainteté d'Edith - sont d'une confusion qui ferait passer ce très bon livre pour une dissertation de khâgneux rédigée sous substance plus ou moins licite. Parfois, Yann Moix bâcle.
Heureusement, la plupart du temps, il se souvient qu'il a écrit Jubilations vers le ciel, l'un des meilleurs premiers romans du xxe siècle (c'était en 1995), et qu'il vaut mieux revenir aux fulgurances qui font son style plutôt que de loucher vers la pose du sale-gosse-tête-à-claques qui fit l'(in) succès de Partouz et de Podium. Ici, la langue de Moix se dévoile comme on l'aime: impatiente, péremptoire, expéditive. Mort et vie d'Edith Stein n'est ni une biographie ni un essai, c'est un roman d'amour. La question qui obsède Edith, écrit Yann, est: «Comment être soi?» Edith Stein, sous sa plume, est une gamine rageuse, qui croit en elle avant de croire en Dieu, une grande caractérielle qui multiplie les colères: «Elle aime bien: détruire les choses. Faire: du mal à des gens.»
Ah! oui: les deux-points, Yann Moix en met partout. Sûr qu'il se trouvera des esprits chagrins pour le lui reprocher, pour décider qu'il s'agit d'un snobisme débile ou d'un artifice pour se faire remarquer. Qu'ils lisent ce que Julien Gracq dit des deux-points au détour d'une page merveilleuse dans En lisant en écrivant!
Dépression, philosophie, foi, sainteté... Edith Stein vécut dans l'excès. Il fallait donc un livre excessif pour lui rendre hommage. C'est chose faite. Oui, Yann Moix est un écrivain qui exagère. A tout prendre, cela vaut mieux que les mièvreries embaumant les vies de ces comètes qui préférèrent brûler plutôt que durer.