Ils sont près d'une trentaine à avoir joué le jeu. Une trentaine d'écrivains (dont trois à quatre "politiques" à la belle plume) à avoir répondu à notre "interrogatoire" sur leurs lectures de confinés. L'une des questions avait trait aux livres d'enfance ou d'adolescence à recommander aujourd'hui. Classiques éternels ou récits plus contemporains, BD, contes ou romans, ils révèlent un joli appétit de lecture. Voici une sélection des choix de nos augustes invités, par ordre décroissant de citations.
Roald Dahl, trois citations
Jérôme Attal : "C'est sans aucun doute l'irrévérence, la fantaisie, la poésie et le mordant de Roald Dahl (Folio) qui m'ont donné envie d'écrire des livres pour la jeunesse. (En travaillant avec Fred Bernard et grâce à son talent, j'ai un peu l'impression qu'on fait une sorte de tandem Roald Dahl/Quentin Blake à la française - du moins dans l'intention)".
Nicolas Mathieu : "J'ai été très marqué par Sherlock Holmes quand j'étais enfant, et Jules Verne dans une moindre mesure. Mais finalement, les livres que j'ai envie de recommander aujourd'hui, ce sont ceux qui transportent mon fils. Je pense à Roald Dahl (Matilda en premier lieu)".
Amanda Sthers: "L'oeuvre de Roald Dahl est savoureuse et pleine d'humour, mon amie la talentueuse Pénélope Bagieu vient de revisiter 'sacrées sorcières' en BD et c'est génial !"
Tomi Ungerer, trois citations
Christophe André: "Une fois devenu papa, j'aimais lire à mes filles les bouquins de Tomi Ungerer (Les Trois brigands, Le Géant de Zéralda), qui racontait des histoires un peu violentes, d'ogres avec de grands couteaux, pas aseptisées comme dans certains livres d'enfants contemporains, mais toujours réconfortantes, finalement."
Vincent Message : "Je redécouvre en ce moment la littérature jeunesse avec mon fils. J'ai beaucoup de plaisir à lui lire les classiques de Tomi Ungerer, comme Jean de la lune."
Et Nicolas Mathieu, brièvement.

Gravure non datée d'Alexandre Dumas père (1802-1870), dramaturge et romancier français, auteur de nombreuses oeuvres dont 'Les Trois Mousquetaires' et 'Le Comte de Monte-Cristo'. / AFP PHOTO
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Alexandre Dumas, trois citations
Yann Queffélec : " Le Comte de Monte-Cristo. Du beau et bon français palpitant. On vibre, on n'en revient pas des rebondissements, des émotions, on est ravi et torturé. On voudrait que ça ne s'arrête jamais. On adore Edmond Dantès, la victime, le héros, le juste."
Laurent Gaudé: "Je crois que c'est le moment de ressortir les grands romans-feuilletons du XIXe. Pourquoi ne pas jouer le jeu ? Pour les enfants (et même les plus grands, ceux de douze, treize ans...) : leur faire la lecture d'un chapitre chaque jour. Plonger dans Sans famille, d'Hector Malot, Le Bossu, de Paul Féval, ou Le Comte de Monte-Cristo, mais à plusieurs, avec le plaisir de la voix haute..."
François Sureau : "Il existe de bonnes éditions abrégées de ce grand roman de l'amitié qu'est Les Trois Mousquetaires. Il me semble qu'un enfant plongé dans cette bibliothèque-là fera un bon adulte."
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La Comtesse de Ségur, deux citations
Jean-Christophe Rufin : "Je crains que les livres de mon enfance n'aient disparu, et ceux qui restent ne sont plus politiquement corrects. Pourtant Un bon petit diable et tous les romans de la comtesse de Ségur, Le Général Dourakine, Les Malheurs de Sophie, Les Petites Filles modèles, pleins de claques et de fessées, quel délice... jadis."
Kéthévane Davrichewy : "François le Bossu, que je relisais inlassablement chez ma grand-mère. Elle avait tous les livres de la Comtesse de Ségur. En le redécouvrant il y a quelques années avec ma fille, j'ai retrouvé mes sensations d'enfant mais aussi ma fascination pour le romanesque de la narration, la langue désuète, la perception aiguë de la cruauté du monde - comme dans les contes de fées, si indispensable aux lectures enfantines."
Sempé et Goscinny
Olivier Adam : "Le Petit Nicolas. Ce qui manque aux enfants en ce moment, c'est les copains. Pour les retrouver et faire les quatre cents coups, ils seraient prêts à tout. Même à ouvrir un livre. Pour ce qui est d'écrire à hauteur d'enfance, et pas 'pour' les enfants, Goscinny reste le meilleur."
Hergé

Jean Nohain, Herg? et Tintin sur un plateau de t?l?vision Jean Nohain, Herg? and Tintin on a television studio set
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Jean-Louis Bourlanges : "Je forme mes petits-enfants à Tintin. Il a pensé l'archétype de la géopolitique du XXe siècle. Inquiétant parfois, conservateur le plus souvent mais toujours absolument pertinent. Lisez Le Lotus bleu. Tout y est de ce qu'on appelait 'la question d'extrême Orient'. C'est aussi une formidable description de la condition humaine même si l'on doit admettre que ces personnages forment une bande de clowns et que le seul être humain véritable, le seul qui ait une personnalité complexe, toujours porté à bien faire mais parfois gagné par de mauvaises tentations, c'est évidemment Milou."
Jack London
Franck Thilliez : "En ce moment, les livres sur les grands espaces. La neige, la nature, les forêts. J'ai dû lire Croc-Blanc, trois ou quatre fois. C'est un livre qui m'emporte ailleurs, qui me ramène en enfance, et qui nous montre à quel point la Nature, tout comme l'Homme, peut à la fois être belle et cruelle. Si les enfants sont plus petits, on peut le lire à voix haute. Ils entreront en empathie immédiate avec ce brave chien-loup qui les emportera loin des murs de leur habitation..."
T. Trilby
Gaëlle Nohant: "Sans hésiter, Moineau la petite libraire. Je l'ai dévoré enfant, et ma fille l'a adoré à son tour. C'est l'histoire de Marie-Antoinette Merly, dite Moineau, une petite fille heureuse qui vit près du parc Monceau à Paris avec ses deux petits frères. Du jour au lendemain, son père est ruiné et leur vie dorée s'écroule. Le père part pour les Etats-Unis, la mère effondrée doit trouver un travail et finit par louer une petite librairie. Peu à peu, Moineau grandit, s'ouvre davantage au monde extérieur et devient l'âme de sa petite famille et de la librairie. Sur ce qu'ils ont perdu, ils bâtissent une vie modeste mais solidaire et finalement plus heureuse que l'ancienne. Petite, j'avais envie de vivre dans ce livre ! Il rassurera les enfants qui s'inquiètent parfois autant que leurs parents, sans avoir les mots pour le dire, ni les moyens de calmer leur angoisse."
Baudelaire
Enki Bilal : "Les Fleurs du mal, tout simplement. Je devais avoir 14 ans, et je commençais à bien maîtriser le français (croyais-je - je suis arrivé à Paris à l'âge de 10 ans de Yougoslavie). Mais je croyais de travers. J'ai passé beaucoup de temps à ouvrir le dictionnaire pour approcher Baudelaire..."
Romain Gary

Romain Gary signant des autographes en 1945
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David Foenkinos : "La Promesse de l'aube est un livre qui donne envie d'aimer lire. C'est un miracle chevaleresque. On le lit comme un récit d'aventure, et il est porté par l'écriture impressionnante de Gary qui parvient à miraculeusement réunir la beauté et la simplicité. C'est un livre qui permettra de rêver encore plus fort l'après."
Giono
Isabelle Carré : " Que ma joie demeure, lu adolescente. Il est resté gravé, comme si je l'avais lu hier. Les habitants d'une vallée en Provence ont tous un peu perdu le goût de la vie, chacun s'est isolé, les fâcheries perdurent, quand bien même la raison en a été oubliée. Un étranger va les aider à retisser des liens entre eux, à retrouver leur joie de vivre, leur vitalité."
Kipling
Christophe André : "Je possède toujours mon exemplaire du Livre de la Jungle, dans sa belle édition de chez Delagrave avec des dessins de Paul Durand. Je le lisais vers l'âge de 10 ans et je me souviens y avoir découvert un monde sans humains, un Eden menaçant, où je marchais moi aussi tout nu dans la jungle aux côtés de Baloo et Bagheera. C'était un lien à la vie sauvage, dans ces années 1960 de mon enfance qui étaient celles des fusées vers la Lune et du formica."
Catherine Cusset : "Enfant, j'ai été passionnée par Jane Eyre, l'histoire de cette orpheline persécutée que rien n'abat, ni la méchanceté de son cousin, ni la cruauté des adultes, ni la mort de sa meilleure amie à l'orphelinat. J'ai aimé la fermeté de cette jeune fille qui tient tête à l'homme qu'elle aime passionnément. Je pense aussi à La Petite Princesse, de Frances H. Burnett, l'histoire sublime d'une petite pensionnaire dans une luxueuse école d'Angleterre, qui se retrouve orpheline et sans un sou après la mort de son père en Inde. Ce que je recommande aux parents, c'est de lire La Petite princesse ou Jane Eyre (ou Harry Potter) à haute voix à leurs enfants de 7, 8, 9 ou 10 ans. Une fois qu'un enfant aura accroché à l'histoire, il aura envie de continuer. C'est d'ailleurs le conseil pédagogique que donne Jean-Jacques Rousseau dans Émile pour apprendre aux enfants à lire : éveiller leur désir."
Et aussi...
Pour François Sureau, Babar, et Le Club des cinq, d'Enid Blyton, école du courage et de l'aventure. "Le petit garçon que je fus", celui dont parle Bernanos dans la préface des Grands Cimetières sous la lune, celui dont le souvenir l'a poussé à toutes les révoltes, à toutes les audaces, a quelque chose d'un héros du Club des cinq, comme il a quelque chose du Mehdi de Belle et Sébastien.
Pour Cali, Voltaire ("Zadig ou la destinée, c'est au creux d'une de ses pages que s'est allumée la mèche de mes premiers désirs sexuels"), Women, de Bukowski (cet homme m'a montré le chemin) et toute l'oeuvre de Marianne Barcilon.
Pour Martin Winckler, toutes les bandes dessinées possibles. "Ça se dévore avant qu'on sache lire, ça se lit, ça se relit, on peut les 'interpréter' à plusieurs, ça peut se 'binger' (tout Astérix puis tout Spirou...). La BD est un monde qui ouvre à la lecture, au dessin animé, au cinéma, au jeu vidéo."
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Pour Alice Zeniter, L'Histoire sans fin, de Michael Ende. "C'est un déploiement de mondes particulièrement agréable en temps de confinement... Et comme le roman raconte la relation très particulière, unique, secrète qui lie Bastien à un livre, la progéniture comprendra peut-être qu'on lui demande de se plonger SEULE dans un roman en laissant les adultes accomplir les myriades de tâches ennuyeuses inhérentes aux vies d'adulte."
Pour Constance Debré, L'Odyssée, d'Homère : "Parce ce qu'on pourrait se tenir à ce seul livre dans une vie entière et que les enfants le comprennent très bien puisqu'ils sont intelligents avant pour certains de devenir bêtes, Dune, de Frank Herbert, dans la même veine, ça élargit l'esprit et ça donne envie d'aventure. La Recherche..., de Proust, autant le lire tôt, après c'est souvent trop tard."
Pour Emma Becker, la série Chair de Poule, de R.L Stine : "Un très bon pont pour passer de la littérature enfantine à des géants comme Stephen King ! J'imagine qu'on peut en discuter très bien ensemble, grands et petits, et s'en servir pour inventer ses propres histoires."
Et, enfin, pour Bernard Pivot : Le Petit Larousse ! Soit le tout en un.
