Oui, Yann Queffélec est aussi insatiable que prolifique, gourmand que généreux. Lancé sur la planète littéraire dès son deuxième roman, Les Noces barbares, prix Goncourt 1985, ce voileux breton n'a cessé d'écrire tous azimuts, à défaut de sillonner les mers. Dans son escarcelle, de nombreuses pépites, dont, pour ne citer que les dernières, Dictionnaire amoureux de la Bretagne (Plon, 2013), L'Homme de ma vie (Paulsen, 2015) , Dictionnaire amoureux de la mer (Plon, 2018), Naissance d'un Goncourt (Calmann-Lévy, 2018) et Demain est une autre nuit (Calmann-Lévy, 2019). Alors, n'hésitez pas à embarquer sur son navire de mots...

Pouvez-vous décrire l'endroit où vous lisez en cette période de confinement ?

C'est une pièce d'angle sous les toits, au troisième étage, donnant sur le monde extérieur par le généreux carré d'un velux. Je ne l'appelle pas autrement que "mon bureau". Je lis la nuit, j'écris la nuit - toujours dans mon bureau, les avant-bras sur la table, et régulièrement je lève les yeux. Si je ne vois pas la mer par le velux je vois pleinement la nuit, l'océan des ténèbres (la mer s'y perdrait). Une évasion confinée, pourtant sans limites. Je ne vois pas s'allumer les phares, mais scintiller comme des chenaux balisés par les étoiles, avec l'illusion d'un grand port de rêve assoupi derrière ses fanaux codés. Les loupiotes empressées des avions se font rares, ces nuits-ci, dans mon velux, où la "distanciation" galactique se mesure en années-lumière. La lune ? Elle va et vient, synodique, sempiternelle, monocle mouvant d'un Très-Haut qui chuchota jadis à l'oreille de William : To be or not to be ? (traduit littéralement du très-haut).

Sur ma table, vous trouverez mon fourbi de survie mentale à toute heure : un cahier d'écriture chinois, des romans, mon stylo à encre de seiche (une solution à 0,09 pour cent), une montre, un réveille-matin à tic-tac, une lampe pied-d'alouette, un pavillon breton sur une hampe de pitchpin (essence non garantie), un verre d'eau filtrée, un doris miniature de Saint-Pierre-et-Miquelon (sur un horizon miniature), une poignée de crocodiles Haribo, un flacon de gel antiviral, enfin l'ombre de ma main droite portée vers le sud (jamais sur la page où j'écris) - tout ce dont un romancier confiné a besoin pour traverser des nuits où le Fantômas 19 ne demande qu'à lui chercher la petite bête - une invisible petite bête plus grande que la science humaine.

De loin en loin, par le téléphone ou par les réseaux, ces mots imbéciles entrent dans mon bureau : "Quelle aubaine, pour toi, tout ça, quelle source d'inspiration !" Comme si l'écrivain, bernard-l'ermite professionnel, planqué cynique et voyeur, s'en battait les amourettes de la suffocation d'autrui, de la boule au ventre du monde entier.

Cernant mon îlot d'écriture, je vous le donne en mille : des tonnes de bouquins emmurés dans leur songe avec l'occupant des lieux qui gratte et gratte en attendant... Qu'est-ce qu'il attend, celui-là ? Qu'est-ce que peut bien attendre un gratteur de lyre sinon les conseils de la nuit ? Et quand la nuit se fait prier, j'attrape un roman au hasard, je pars dans la nuit des autres.

Que lisez-vous en ce moment ?

Alors, je lis quoi par les temps qui courent (à la manière du coyote au-dessus du vide) ? Comme d'habitude, une douzaine de livres en même temps. Black no More (10/18), de l'Américain George S. Schuyler, fiction rieuse et décoiffante, réaliste et perchée, reposant sur une idée simple comme un virus inconnu : Qu'adviendrait-il du genre humain si quelqu'un trouvait un procédé pour changer les Noirs en Blancs ? Un roman très "noir", si j'ose dire, flétrissant par l'humour le racisme ordinaire. Irrésistible.

Les Fables de La Fontaine. Une addiction douteuse. Si j'ose dire (décidément) : ça coule de source... Qui parle comme ça dans la vie ? Comme l'auteur et son bestiaire ? Personne (bête ou bête humaine). Et personne ne parle diaphane et châtié comme les personnages de Racine, au plus fort de la crise de nerfs. Quel français fluide, pourtant, quel chant, quelle note bleue. Ça ne vaut pas William, d'accord, son Hamlet, ses redoutables sonnets. Mais qui vaut William le vivant, le carnassier?

Les séries du Barzaz Breizh, traduit par Hersart de la Villemarqué. Vaste chef-d'oeuvre de philosophie celtique passé de l'oral à l'écrit, enseigné aux enfants dans un langage cadencé, versifié ou non, métaphorique, vierge de tout alexandrin (quel violeur de muses, celui-là !).

David Copperfield et De Grandes Espérances, deux textes géants de Dickens panachant l'effet moqueur et la tragédie, deux romans sur le désarroi des jeunes en milieu moins jeune, deux écritures à l'épreuve des modes et des heures (quand elles ne s'arrêtent pas net, les heures, au beau milieu du futur). Évasion garantie, émotion garantie, style garanti. Ils sont bons, ces satanés "rosbifs" !

Le classique que vous aimeriez lire confiné ?

Don Quichotte. Je l'ai lu trop tôt, par bribes. Aujourd'hui, j'aimerais embarquer sans délai dans cette oeuvre inépuisable où il y a tout sur le sentiment tragique du destin, la solitude, l'amour, l'amitié, la drôlerie, la vanité, l'idéalisme et la trivialité du réel, notions floues tant que des personnages n'en sont pas les démiurges ou les proies dans une histoire qu'ils ont bien l'intention de vivre à leur manière, en toute innocence, que ça nous plaise ou non (c'est ça qui nous plaît, nous plonge en nous-mêmes).

Celui que vous aimeriez relire?

Rabelais, pour les personnages et pour son invention langagière époustouflante, dommage qu'il n'ait pas fait école. On est très injuste avec lui. Il est presque aussi bon que William.

Celui que vous déconseillez fortement ?

Voyage au bout de la nuit, du pathétique docteur Céline (né Louis Ferdinand Destouches), un ange sec. Faux personnages, faux roman, faux dialogues, rien que du moi-je d'écrivain mal déguisé en Bardamu, l'antimilitariste au coeur d'enfant. Ça geint, ça regeint, ça porte plainte contre l'humanité à chaque phrase. Ce livre n'est qu'une main courante dont nous sommes les minables accusés (les pages africaines, un chef-d'oeuvre, on se demande vraiment ce qui lui prend). Relisons plutôt Le Brave Soldat Chvéïk (Jaroslav Hasek, 1921, Folio), un roman sur la "connerie" de la guerre, lui aussi, pure merveille. Céline a tout pompé. Mais va attraper le ton de voix d'un écrivain.

Quel essai pourrait selon vous être utile aux lecteurs en cette période de crise?

Ébène, du Polonais Ryszard Kapuscinski, le meilleur texte que j'ai jamais eu entre les mains sur la condition humaine united colours : sur l'histoire mêlée du Noir d'Afrique et du Blanc d'Afrique. On se demande, quand on l'a lu, par quelle aberration on ne l'avait pas lu avant. C'est toujours une bonne chose, quand ça va mal, de constater en lisant que l'ironie du sort est le lot de toutes les humanités à tous les âges de la planète. Et que ça pourrait aller bien plus mal encore. Hélas oui.

Quel livre, qui vous a marqué enfant, recommandez-vous chaudement aux parents désireux d'occuper leur progéniture ?

Le Comte de Monte-Cristo (Alexandre Dumas). Du beau et bon français palpitant. On vibre, on n'en revient pas des rebondissements, des émotions, on est ravi et torturé. On voudrait que ça ne s'arrête jamais. On adore Edmond Dantès, la victime, le héros, le juste.

La Peste, de Camus ou L'Amour aux temps du choléra, de Gabriel Garcia Marquez ?

Et aussi Le Journal de l'année de la peste (D. Defoe). Et aussi Le Pavillon des cancéreux (A. Soljenitsyne) si l'on cherche un grand livre sur la souffrance des corps, l'abnégation et la vie quotidienne en milieu hospitalier. La littérature a tous les pouvoirs, dans la main des grands romanciers. À bon entendeur...

LIRE AUSSI >> Les choix d'Isabelle Carré : "Le bon moment pour lire Walden, de Thoreau"