Le prix Nobel de littérature a été attribué ce jeudi par l'Académie suédoise à l'écrivain autrichien Peter Handke pour 2019, mais aussi à la polonaise Olga Tokarczuk pour l'édition 2018, reportée en raison d'un scandale d'agressions sexuelles.
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C'est le secrétaire permanent de l'Académie suédoise, le professeur de lettres Mats Malm, qui a annoncé les noms des lauréats depuis Stockholm. Le dernier en date, en 2017, était le Britannique Kazuo Ishiguro.
"Le dépassement des frontières" de la Polonaise
Olga Tokarczuk est récompensée pour "une imagination narrative qui, avec une passion encyclopédique, symbolise le dépassement des frontières comme forme de vie", a déclaré le secrétaire perpétuel de l'Académie suédoise.
Considérée comme la plus douée des romanciers de sa génération en Pologne, elle emporte le lecteur dans une quête de la vérité à travers des univers polychromes, mêlant avec finesse le réel et le métaphysique. Engagée politiquement à gauche, écologiste et végétarienne, l'écrivaine de 57 ans, la tête toujours couverte de dreadlocks, n'hésite pas à critiquer la politique de l'actuel gouvernement conservateur nationaliste de Droit et Justice (PiS). Auteure d'une douzaine d'ouvrages, Olga Tokarczuk, 57 ans, est considérée comme la plus douée des romanciers de sa génération en Pologne.
"Je suis ravie pour elle mais je me disais aussi que c'était possible, car Olga est très connue en Pologne, où chacun de ses livres se vend à 200 000 exemplaires, et parce qu'elle a une aura internationale depuis plusieurs années", se réjouit auprès de L'Express Vera Michalski, présidente du groupe éditorial Libella et éditrice d'Olga Tokarczuk en France. "Olga est très habile pour changer d'univers à chaque livre. Si elle rue dans les brancards politiques comme tous les intellectuels polonais, elle se distingue par son féminisme très engagé. C'est une personnalité solaire, souriante, généreuse avec ses lecteurs."
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Pour le journaliste et écrivain Olivier Truc, auteur de l'Affaire Nobel, une enquête sur le scandale qui a ébranlé la prestigieuse académie l'année dernière suite à des plaintes pour abus sexuels, la Polonaise figurait parmi les favoris : "On savait qu'une femme allait être distinguée. Ce choix est surtout intéressant étant donné sa personnalité. Elle défie le nationalisme ambiant en Pologne et invite à revisiter son passé pendant la Seconde guerre mondiale, les juifs poursuivis, les exactions (...) Olga Tokarczuk prend clairement position contre les forces libérales, ça ne va pas plaire à tout le monde", explique-t-il à l'Express.
Son oeuvre, extrêmement variée et traduite dans plus de 25 langues, va d'un conte philosophique Les Enfants verts (2016), à un roman policier écologiste engagé et métaphysique Sur les ossements des morts (2010), et à un roman historique de 900 pages Les livres de Jakob (2014).
"L'ingénuité linguistique" de l'Autrichien
Peter Handke est distingué quant à lui pour une oeuvre qui "forte d'ingénuité linguistique, a exploré la périphérie et la singularité de l'expérience humaine", a ajouté Mats Malm. Âgé de 76 ans, il a publié plus de 80 ouvrages, est un des auteurs de langue allemande les plus lus et les plus joués dans le monde. Il publie son premier roman, Les frelons, en 1966, avant d'accéder à la notoriété avec L'Angoisse du gardien de but au moment du penalty, en 1970, puis Le malheur indifférent (1972), bouleversant requiem dédié à sa mère.
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Le Nobel de littérature ? "Il faudrait enfin le supprimer. C'est une fausse canonisation" qui "n'apporte rien au lecteur", a-t-il un jour déclaré. "Je sais que les membres du comité Nobel, qui travaillent en amont sans participer au vote, étaient unanimes pour ces deux noms", assure l'écrivain Olivier Truc . "Si la page du scandale de 2018 n'est pas totalement tournée, des efforts ont été faits pour renouveler le jury et pour faire venir cinq membres externes au comité", poursuit-il encore avant d'assurer : "Pour autant, les rancoeurs n'ont pas été effacées entre les deux "phalanges" ennemies, dont chacun compte des représentants à l'Académie Nobel".
La bonne opération de Gallimard
Chez Gallimard, on se frotte les mains. Éditeur fidèle de Peter Handke depuis 1972 avec L'Angoisse du gardien de but au moment du penalty, l'auguste maison, déjà auréolée par deux Nobels vivants, Jean-Marie Gustave Le Clézio et Patrick Modiano, aligne pas moins de 54 ouvrages sur son site. La collaboration entre le nouveau prix Nobel et Gallimard est loin d'être terminée. En effet, Handke sera doublement à l'affiche de la maison en 2020 : avec, d'une part, une pièce de théâtre, Les Innocents, moi et l'inconnue au bord de la route départementale, qui sera mise en scène par Alain Françon au Théâtre de la Colline à partir du 3 mars 2020. Et, d'autre part, avec un roman, La Voleuse de fruits, dont la publication est prévue en octobre 2020.
Jusque-là, le palmarès du Nobel de littérature comptait 114 lauréats, dont 14 femmes seulement. Une quinzième vient donc s'ajouter à la liste de ce prix, qui récompense chaque année un grand écrivain ayant rendu de grands services à l'humanité grâce à une oeuvre littéraire qui, selon le testament du chimiste suédois Alfred Nobel, "a fait la preuve d'un puissant idéal".
