Les bookmakers pariaient sur une femme. Ce sont finalement trois hommes qui ont reçu ce lundi 10 octobre le prix Nobel d'économie, ou plus précisément le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel, ce dernier n'ayant pas prévu de récompense liée à cette discipline dans son testament. Les économistes américains Ben Bernanke, ancien président de la FED, la Banque centrale américaine, Douglas Diamond, professeur à l'université de Chicago, et Philip Dybvig, professeur à l'université Washington de Saint-Louis, ont été primés "pour leurs recherches sur les crises financières et les banques", a annoncé le jury du prix.
A l'heure où les banques centrales des quatre coins du monde sont prises entre le marteau d'une inflation qui s'installe et l'enclume d'une récession qui guette l'économie, l'attribution du prix à un ancien collègue prend une résonance particulière. Et au moment où les craintes d'une nouvelle crise financière et de faillites bancaires ressurgissent, le message du jury pourrait presque paraître prophétique. Pour le comité de l'Académie suédoise des sciences, leurs recherches et travaux ont en effet permis de montrer "pourquoi éviter l'effondrement des banques est vital".
"Ces trois économistes font partie d'une même génération : ils étaient de jeunes chercheurs dans les années 80, et ils ont cherché à comprendre les crises bancaires à partir du comportement des banques, ce qui peut paraître évident mais ne l'était pas à l'époque, décrit Pierre-Cyrille Hautcoeur, vice-président de l'Association française de science économique (AFSE) et directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). La génération antérieure, représentée par Milton Friedman et Anna Schwartz, avait une approche plus macroéconomique que microéconomique."
Le "Bouddha des banquiers centraux"
Président de la FED entre 2006 et 2014, Ben Bernanke a dû gérer la faillite du géant bancaire Lehman Brothers et la pire crise financière des dernières décennies. Ironie de l'Histoire pour celui qui avait passé une partie de sa vie à étudier la crise de 1929, la Grande Dépression des années 30, le rôle des retraits massifs dans l'aggravation de la situation, et les erreurs faites par les banques centrales à l'époque. Surnommé par certains le "Bouddha des banquiers centraux", Ben Bernanke n'a pas hésité à faire sauter certains verrous et à se lancer dans une politique dite "non conventionnelle", en baissant les taux directeurs au plancher et en se lançant dans le Quantitative easing (un programme d'achat massif d'actifs). Des techniques qui n'étaient à l'époque utilisées que par le Japon et qui seront reprises par les plus grandes banques centrales dans la foulée de la FED. Grâce à l'injection de centaines de milliards de dollars dans l'économie, le système financier ne s'effondre pas et le pays est sauvé du naufrage.
Lorsqu'il rend son tablier en 2014, et passe la main à Janet Yellen, la situation n'est pas encore idyllique, mais le spectre de la crise commence à s'effacer, la croissance a fait son retour et le chômage est sur une pente décroissante. Si le jury ne fait aucune mention de son action politique, "ce prix peut tout de même être vu comme une façon de répondre à certaines critiques adressées aux économistes, en montrant que nous avons eu la chance d'avoir une personne qui avait étudié en profondeur les crises financières, qui a pu trouver des solutions grâce à sa formation académique et nous a évité une situation qui aurait pu être encore plus dramatique", estime Emmanuelle Auriol, présidente de l'Association française de science économique (AFSE) et professeur à la Toulouse School of Economics (TSE). Le timing peut pourtant sembler paradoxal. "Ce prix est décerné au moment où les banques centrales ont du mal à sortir de ces politiques non conventionnelles, et où certains économistes pensent qu'elles ont créé l'inflation que nous connaissons aujourd'hui", glisse Pierre-Cyrille Hautcoeur.
Moins médiatiques, Douglas Diamond et Philip Dybvig, sont pourtant deux personnalités reconnues dans le monde académique. Ils ont travaillé ensemble dans les années 80 sur le risque de paniques bancaires autoréalisatrices. "Si les épargnants anticipent le fait que leur banque puisse se retrouver en difficulté, ils ont intérêt à se dépêcher d'être les premiers à retirer leur argent car les banques n'ont pas assez de liquidités en réserve pour rembourser le monde", résume Emmanuelle Auriol. Des travaux ayant débouché sur un article publié dans le Journal of Political Economy, l'un des plus cités dans ce domaine économique, et sur le fameux modèle Diamond-Dybvig qui analyse ce risque et préconise des solutions comme la suspension de la convertibilité des dépôts bancaires ou la mise en place d'un système de garantie.
