Restez chez vous, lisez chez vous et... écrivez chez vous. Ce dernier mot d'ordre à la mode court de site en blog. Et les sollicitations affluent, pariant sur le temps dégagé par le confinement et sur la passion française pour l'écriture. Car, pour beaucoup, prendre la plume, c'est prendre sa vie en main, donner un sens à l'absurde. Mais alors que les Français noircissent des pages, certains romanciers sont désemparés par ce confinement subi, tandis que leurs éditeurs sont lancés dans une course à l'essai "miracle". Et tous se demandent quel type de roman voudront lire les lecteurs de demain : des ouvrages "virus-compatibles", ou des fictions de pure évasion ?
"Vous avez de l'imagination, vous aimez écrire mais vous avez toujours manqué de temps libre pour vous y mettre ? Pourquoi ne pas profiter de cette période de confinement." L'incitation du Salon du livre de Villers-sur-Mer à participer à son concours de nouvelles ne saurait être plus claire. Celle du Grand Prix Poésie RATP "à parcourir les sentiers de l'imaginaire et de la créativité" l'était tout autant. Résultat, plus de 5000 poèmes envoyés. Quant à Philippe Lejeune, l'auteur réputé du Pacte autobiographique (Seuil) et de Cher cahier..., il a créé avec Elizabeth Legros Chapuis, membre actif de son Association pour l'autobiographie, le blog collectif "Vivre confinés". "On a récolté quelque 150 textes, signale la cofondatrice, une bonne partie traitent de la vie quotidienne, d'autres sont des poèmes ou encore des réflexions sur l'avenir de la société. Cela leur fait du bien d'être accueillis, bien sûr ; leur rêve secret est d'être publié par des éditeurs."
Des documents à foison
Ah ! Il est bien là, le hic, l'afflux prévisible d'écrivains en herbe : "Je crains que nous soyons bientôt noyés sous un flot de manuscrits", confirme Manuel Carcassonne, le patron des éditions Stock. "Pour ceux qui sont tout le temps à recherche d'une idée, c'est une aubaine, renchérit Véronique Ovaldé, romancière et éditrice chez Albin Michel, d'autant que cela devrait renforcer la veine sociétale de la fiction très en cours ces temps-ci."
Même son de cloche du côté de Valérie Dumeige, l'éditrice d'Arthaud : "En tant qu'éditeurs de voyage, nous recevons en permanence des livres de personnes ayant accompli un voyage 'extraordinaire', qu'ils estiment devoir partager. Alors, oui, cela va jouer, mais pour l'heure, les manuscrits sont bloqués à la poste puisqu'il n'y a personne pour les recevoir dans nos maisons..." Pour autant, Valérie Dumeige publiera en septembre le journal de confinement de son auteur fétiche italien, Paolo Rumiz, qu'il écrit tous les jours dans La Repubblica.
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En réalité, c'est dès ce printemps que la librairie va ployer sous le flot de documents liés au coronavirus. Pas moins d'une quinzaine sont dans les tuyaux, dans la foulée du livre (à succès) du docteur Raoult. Le Seuil publie Contagions de Paolo Giordano le 20 mai et Grasset Ce virus qui rend fou, de Bernard-Henri Lévy, le 10 juin. Albin Michel prévoit la parution en juin d'un essai du professeur Christian Perronne, au titre évocateur, Y a-t-il une erreur qu'ils n'ont pas commise ?, Flammarion sort dès le 6 mai (en numérique) le témoignage de Bingtao Chan sur la bataille sanitaire dans la ville de Wuhan, intitulé Wuhan confidentiel. D'un confinement à l'autre - Stock annonce de son côté la publication, le 9 septembre, de Wuhan, ville close, le journal de l'écrivaine Fang Fang.
Sont aussi programmés le 9 juillet, chez Au Diable Vauvert, Déconfiner le monde d'après, sous l'égide de la revue Regards, et, le 20 août, le Journal du Dr Bertrand Legrand (Archipel), tandis que de nombreux ouvrages scientifiques et pratiques sont déjà parus et qu'un collectif de 64 auteurs a publié mi-avril Des mots par la fenêtre (12-21).
Quid des romans de demain?
Plus complexe s'annonce le "marché" à venir de la fiction. Que souhaitera-t-on lire demain ? Des romans "hors sol" ou des récits qui donneront à penser le monde, au risque d'être anxiogènes ? Un peu de tout, estime Alix Penent, directrice éditoriale de Flammarion. "Dans notre rentrée d'août, par exemple, nous avons les romans très contemporains d'Alice Zeniter et de Serge Joncour, qui interrogent la société française, et des romans plus familiaux ou de pure fiction. Il est vrai que pour les livres en cours d'écriture, certains auteurs craignent d'être à côté de l'événement. Cela dit, l'événement n'est pas tant le confinement que le monde dans lequel on vit."
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Pour Juliette Joste, éditrice chez Grasset, il y aura bien sûr une résonance dans les oeuvres de demain : "On parlera de société atrophiée, on traitera de l'époque, mais on aura toujours besoin de poésie, d'utopie de l'ailleurs, plus que jamais salutaire." Reste que, rappelle Véronique Ovaldé, "le thème des virus et des pandémies, avec ce qu'il charrie comme peur primitive et punitive, correspond bien à l'imaginaire du romancier. C'est un sujet de société béni, que l'on peut traiter par différents biais, de la comédie à la SF." Toutes s'attendent aussi à quelques livres "drôles". Il ne faut jamais désespérer des romanciers...
