Patrick Modiano n'aura pas le Goncourt cette année. Il l'a obtenu en 1978 pour Rue des boutiques obscures, comme il aurait pu le recevoir dix ans plus tôt pour son premier roman, La Place de l'étoile, ou encore pour Quartier perdu, Dora Bruder... Mais Patrick Modiano n'est pas Romain Gary. Peu importe. Car, avec cet éternel lauréat, le temps perd ses repères, se joue de la mémoire, ne respecte rien. Lire Modiano, c'est jouir de cette impression, vertigineuse, de ne pas vieillir, d'être aujourd'hui et hier, comme dans son nouveau roman, L'Herbe des nuits, quintessence de son oeuvre.
Au centre du rêve modianesque, Jean, le narrateur, tignasse brune de 20 ans ou tempes grisonnantes de 60 ans, c'est selon, parisien solitaire à la recherche de Dannie, une énigamtique jeune femme à l'identité mouvante. Jean l'a aimée l'espace de quelques mois avant qu'elle ne se volatilise soudainement, "impliquée dans une sale histoire", lointaine évocation de l'affaire Ben Barka. Carnet de notes noir à la main, le narrateur vagabonde, du Montparnasse à Pigalle, du XVe au XVIe arrondissement, de nuit comme de jour, en compagnie de Dannie ou de son fantôme. Et de ses amis, les "toquards de l'Unic Hôtel", plus ou moins marocains, plus ou moins louches. Au flou des personnages répond la précision des lieux. Le piéton de Paris fait des miracles, le sondeur des âmes, des prouesses.
Un délicieux parfum d'autobiographie
"Je n'avais à cette époque aucun droit ni aucune légitimité. Pas de famille ni de milieu social bien défini. Je flottais dans l'air de Paris", note Jean, le clandestin de la vie. Rien ne saurait le choquer, même pas l'hypothétique meurtre de Dannie, seuls comptent la lutte contre l'oubli, les gens et les choses sur le point de disparaître.
Et on referme ce livre au délicieux parfum d'autobiographie avec ce même "sentiment de légèreté et de vacance" qui habitait Modiano un soir de flânerie du mois de juillet sur le quai Henri-IV.