Une histoire de chasse au lion par Hemingway, une de plus, publiée récemment par The New Yorker, a soulevé une vive controverse aux Etats-Unis. Des héritiers ont-ils le droit de faire de l'argent avec de tels fonds de tiroir? Heureusement, l'ensemble des 78 nouvelles, très bien présentées dans un volume de Quarto, nous rappelle que l'illustre écrivain n'est pas seulement le Tartarin du Michigan.

Si l'on compare - quantitativement - les auteurs de sa génération, Faulkner a écrit 76 nouvelles et Scott Fitzgerald 160. Pour Fitzgerald, seuls comptaient les romans. Les nouvelles représentaient surtout le gagne-pain. Faulkner appelait les siennes des «sous-produits». Hemingway, au contraire, y a mis le meilleur de son art.

Il a beaucoup appris auprès de Gertrude Stein, qui, elle-même, dans ses Trois Vies, s'est inspirée des Trois Contes de Flaubert. La nouvelle de Hemingway est un objet bien bouclé - dans la tradition française, en somme. «Il n'y a jamais un fil qui dépasse», en disait Virginia Woolf. Tout le contraire de l'école de Tchekhov, dont les histoires restent ouvertes, riches en contradictions, et permettent à l'imagination de rebondir. Faulkner reprochait à Hemingway de «n'être pas courageux», de ne s'être «jamais mouillé». En effet, malgré ses vantardises, Hemingway était conscient de ses limites. Mais il a su tirer un parti extraordinaire des moyens qui lui avaient été donnés. Il a fabriqué un instrument de précision qui pousse à l'extrême le choix des mots, la structure des phrases. Son style est exactement adapté au but qu'il se fixe. Si on le lit en anglais, on remarque que les dialogues crépitent parce qu'ils sont composés presque uniquement de monosyllabes, qu'il choisit des mots saxons, à l'exclusion de ceux d'origine latine. Il est difficile d'expliquer pourquoi et comment ces procédés agissent. Je me souviens d'un dialogue de sourds avec une dame à qui j'essayais de montrer combien était admirablement écrit un passage entièrement monosyllabique au cours duquel le personnage commande son breakfast. «Eh bien, quoi? me répliquait-elle. Il réclame des oeufs et du jambon. Je ne vois pas ce que cela a d'extraordinaire...»

Scott Fitzgerald parle du «style contagieux» de celui qu'il contribua à lancer et qui ne tarda pas à se montrer ingrat. On a vu en Hemingway le prototype de l'écrivain behaviorist, se limitant à rapporter les gestes et les paroles des personnages, sans entrer dans leur psychologie. Quand parut L'Etranger, d'Albert Camus, on disait: «C'est du Kafka écrit par Hemingway.» C'était tout à fait faux, mais cela montre bien quelle littérature représentait l'auteur de 50 000 Dollars. Le tour de force, c'est que ces mots brefs, ces petites scènes ciselées comme des vignettes nous font partager l'émotion des personnages et porter un jugement sur le monde, l'amour, la mort et la vie, laquelle est finalement un dirty trick, une sale blague. Que nous raconte-t-il? Un fils de jockey qui assiste à la chute mortelle de son père (Mon vieux), la venue de tueurs dans un petit restaurant (Les Tueurs), un homme qui se meurt sur la plus belle montagne d'Afrique en revoyant sa vie (Les Neiges du Kilimandjaro). Parfois, le journaliste qu'a été Hemingway utilise un vieux reportage: Che ti dice la patria? a d'abord été un article intitulé Italy, 1927, paru dans The New Republic; pour Le Vieil Homme près du pont, vu pendant la guerre d'Espagne, il n'a même pas changé le titre. Il y a d'autres exemples.

Il n'exploite pas plus de quatre ou cinq thèmes d'inspiration: l'enfance avec le père, dans la région habitée par les Indiens Ojibwas; les guerres: la première, la seconde et celle d'Espagne; la chasse et la pêche; la tauromachie. Mais, comme si ces histoires étaient des vêtements au tissu usé dont la trame devient par endroits transparente, elles laissent voir tout autre chose - le désespoir, la terreur et l'angoisse de vivre, ce que Hemingway appelle les horrores ou le nada. Dans Un endroit propre et bien éclairé, au bout d'une nuit dans un bar désert, un vieil homme récite à sa façon le Notre Père: «Notre nada qui êtes au nada, que votre nom soit nada...»

Dans Histoire naturelle des morts, il a l'étrange idée de décrire, avec les détails les plus atroces, les morts qu'il a vus, à la guerre ou ailleurs.

Nihilisme et dérision apparaissent dans L'Heure triomphale de Francis Macomber. Le récit est volontairement ambigu. Au cours d'une chasse au lion, Margaret tire et atteint son mari. Est-ce un accident? On ne peut s'empêcher de penser qu'elle le tue au moment où elle découvre qu'il a cessé d'avoir peur. Du lion, et sans doute d'elle aussi. Dérision encore dans Un canari voyage: une vieille bavarde, dans un train, explique que seul un Américain peut faire un bon mari. Or le couple d'Américains à qui elle s'adresse rentre justement à Paris pour se séparer. Hommage à la Suisse se présente comme une succession de trois scènes burlesques dans un buffet de gare du Valais. Mais l'auteur y glisse sournoisement une allusion douloureuse à son divorce avec Hadley et une autre au suicide de son père.

La nouvelle la plus commentée et soumise à de multiples interprétations, Collines comme des éléphants blancs, met en scène un couple attendant un train, en Espagne. La jeune femme doit aller avorter. Les mots si brefs du dialogue (toujours les monosyllabes) laissent deviner combien elle est malheureuse, combien elle hésite. Mieux qu'un commentaire, ils traduisent le malentendu, le doute et le ressentiment qui commencent à s'installer entre l'homme et la femme. Ces deux-là pourront-ils encore, après, avoir le même regard émerveillé sur le monde et comparer des collines à des éléphants blancs? Quand on relit ces nouvelles où le bonheur de vivre, l'amitié et l'amour sont presque toujours minés de l'intérieur, on se demande si leur sens secret, ce n'est pas ce que dit, dans Un soldat chez lui, le personnage revenu de guerre et qui ne retrouve pas ses marques: «Je n'aime personne.»

Roger Grenier, écrivain et essayiste, appartient au comité de lecture des éditions Gallimard. Il vient de publier Les Larmes d'Ulysse, chez le même éditeur.