Voulez-vous écrire, jeunes gens? Ecrire vraiment? Alors, voyez Hemingway (1899-1961). Un atelier à lui tout seul, l'athlète de Key West. Un exemple qu'il est temps de sortir du purgatoire pour le rendre à son paradis perdu de solitude, d'innocence et de désespoir. Un modèle? A deux conditions. La première: renoncer à l'ordinateur, qui incite à l'épanchement plus qu'à la rigueur - sous les pavés de John Irving et de James Ellroy, la plage du relâché, de la complaisance et de l'ennui. Le «Byron de la Génération perdue», qui buvait sec, écrivait de même. Ainsi l'homme qui tirait le canard sauvage, adolescent, dans les bois du Michigan retirait-il chaque soir sa canadienne pour inventer une rhétorique de l'esquive, cette écriture maigre issue du journalisme, avec ces dialogues brutaux comme des combats de boxe, attentifs à laisser tout pathos au vestiaire. Sans eux, la Série noire fêterait-elle, aujourd'hui, ses 50 ans?

Pour qu'une vocation naissante ne soit pas aussitôt suivie d'une mort dans l'après-midi, une seconde condition s'impose, que la société du spectacle et ses littérateurs pour médias n'incitent guère à respecter: ne jamais sacrifier sa quête de vérité et d'authenticité - de grands mots creux? Non, les seuls qui comptent - aux séductions d'une image.

Certes, le vieil homme, la mer et son espadon ont savamment élaboré la leur à l'intention des newsmagazines, mais ce n'était qu'un masque. Masque, l'homme encore glabre qui, à l'automne de 1944, vient déclamer ses poèmes à la terrasse des Deux-Magots; masque aussi, le costaud de foire qu'on aperçoit au Mont-Saint-Michel dégustant l'omelette de la Mère Poulard; masque enfin, l'apprenti torero initié par Ordonez à l'art des banderilles et de la muleta dans les arènes de Barcelone - les oreilles pour Marlene et la queue pour Ava Gardner. Autant reprocher à Proust son goût des duchesses ou à Cocteau sa panoplie de touche-à-tout.

Chez Hemingway, le combat avec l'ange de la mort et du mot commençait à la nuit, après la parade, une fois abandonnées la rivière à truites, les guêtres viriles du baroudeur libérant l'hôtel Ritz en souvenir de l'ami (et rival) Fitzgerald et la Jeep d'un safari à travers les vertes collines d'Afrique. Son éthique? Ne jamais bluffer pour donner l'illusion de l'émotion. Une règle d'or, contre les pièges du sentimental fleur bleue: l'élégance, le laconisme, la rapidité.

Au menu du jour: Le Chaud et le Froid. Omelette norvégienne? Plutôt la surprise du chef. Sept nouvelles, un commentaire de film et un poème dans le style de Gertrude Stein, matrone des lettres à Paris, rue de Fleurus. Des fonds de tiroir? D'admirables inédits. De 1927 à 1959, ce sont les divers états de la lutte d'un écrivain magnifique contre tout ce qui pourrait l'empêcher de mener à bien sa tâche obscure.

De cette liberté d'être absent au monde, que défend tout créateur, les ennemis sont innombrables. La présence des autres, en général, la notoriété, qui modifie leur regard sur vous. La guerre, et le désir de l'engagement. Les soldats allemands à vélo, abattus pour rien, de «Cafard au carrefour», le bombardement italien de «Paysage avec silhouettes», Hemingway les relate en photographe, l'objectif à bonne distance: loin de l'héroïsme, loin aussi de l'horreur racoleuse. «Un pur et simple boulot d'assassins, de part et d'autre d'une route de repli.»

Autre danger: l'amour. C'est «L'Etrange Contrée», longue nouvelle ou bref roman, chef-d'oeuvre de densité et de technique. On y voit un romancier célèbre, sans aucun doute Hemingway au lendemain des triomphes du «Soleil se lève aussi» et de «L'Adieu aux armes», traînant de bar en cafétéria, parmi les gros moustiques noirs de Floride, en compagnie d'une Lolita sublime, dont il aima la mère; cette jeune personne serait-elle sa fille? Il y a de l'inceste dans l'air moite des Everglades, une atmosphère de polar sous les palmiers sauvages et surtout, entre deux répliques ping-pong, une manière unique, dans l'histoire des littératures, de lier en une même phrase présent et passé ou de rendre, par une subtile répétition de mots, le lent apogée d'une étreinte amoureuse. A cette ballade touchée par la grâce, qu'on devrait enseigner dans les writer's schools, ne manque ni ce tragique moderne, dont on repère les traces au cinéma jusque dans «Pierrot le Fou» ou «37°2 le matin», ni l'humour des «Brèves de comptoir». Ainsi apprend-on d'un barman de Miami Beach, à propos des événements en Europe, que là-bas, «quand ils auront touché le fond, ils finiront par y trouver le pape», ou encore que les «Protocoles des sages de Sion» sont l'oeuvre maîtresse... de Henry Ford. Alors, se demande un Hemingway merveilleusement sarcastique, «pourquoi s'acheter un exemplaire de ?Bouvard et Pécuchet? quand vous pouvez l'avoir gratuitement avec votre petit déjeuner?»...

C'est à l'heure du breakfast, un 2 juillet, que l'auteur d' «En avoir ou pas» s'est donné la mort. La planète, sottement, s'en est étonnée. Dans sa préface, remarquable, Sollers le rappelle: la possibilité d'une telle décision, prise en toute lucidité, figure en marge du moindre écrit de Hemingway. Expliquer son suicide par un excès de diabète et l'hypertension, comme le fit plus d'un échotier, c'était oublier que Hemingway père, le respectable Dr Clarence, d'Oak Park Village (Illinois), avait accompli un geste analogue.

Papa Hemingway... Le sobriquet vaut pour les deux hommes. Leur relation, faite de complicité et d'autorité, illumine plusieurs des nouvelles. Un voyage en train, la découverte d'un paysage, l'initiation à la chasse, avec son géniteur, le jeune Ernest allait à l'école du regard. Grâce à lui, il a appris à observer et à acquérir ce que l'existence peut offrir de mieux: un point de vue. Quelquefois, la dévotion filiale tourne au règlement de comptes: dans «Bonne Nouvelle du continent», un homme rigoriste et puritain soumet son fils rebelle à des électrochocs; ainsi rentrera-t-il dans la norme. Avec «J'imagine que tout doit te rappeler quelque chose», autre saisissant chef-d'oeuvre, le futur prix Nobel plaide coupable: jeune homme, il a trompé son père, et ses premiers lecteurs, de la façon la plus basse; la chute est atroce - on n'en dira pas plus.

Ils se sont tant aimés, défiés, haïs, Clarence et Ernest, entre le terrain de base-ball et le stand de tir, que tout l'oeuvre du second ne suffira pas à effacer la disparition volontaire du premier.

Et quand, la veille de sa mort, Ernest Hemingway écoute son épouse lui fredonner à l'oreille une chanson italienne, pour qui sonne ce glas, sinon pour le fils et le père, désormais réunis?