Pendant le confinement, les citoyens se sont mis à lire en nombre. Pas dit qu'ils s'arrêtent en ces temps de déconfinement, alors que la réouverture des librairies devrait aiguiser encore leur appétit. Depuis la mi-mars, des écrivains, des responsables politiques, des intellectuels, ont accepté de donner aux lecteurs de L'Express leurs conseils de lecture inédits. Parmi les questions posées, nous avons aujourd'hui retenu celle-ci : "Que préconisez-vous ? La Peste, de Camus ou L'Amour aux temps du choléra, de Gabriel García Márquez ?" Au-delà du clin d'oeil à l'expression populaire du choix entre la peste ou le choléra, c'est une sorte de match entre deux géants de la littérature mondiale, le Français Camus et le Colombien Gabriel Garcia Marquez, que nous avons lancée auprès de nos participants.

Résultat : victoire d'Albert Camus par sept voix contre quatre, tandis que cinq auteurs plébiscitent les deux écrivains. Rien d'écrasant, somme toute. A se demander si, finalement, le grand vainqueur ne serait pas Jean Giono, avec son Hussard sur le toit, cité "spontanément" par cinq de nos invités. Autres prosateurs d'envergure conseillés par nos avisés lecteurs : Thomas Mann, Alejo Carpentier, Daniel Defoe, Patrick Deville, Alexandre Soljenitsyne, Boccace, Francis Carco, Mario Vargas Llosa... De quoi remplir un bon pan de votre bibliothèque.

Les pro-Albert Camus

Christophe André

Camus ! J'aime l'homme, j'aime l'auteur, j'aime l'oeuvre. Il fait partie des écrivains qui ont changé ma vie, entre ma première lecture (Le Mythe de Sisyphe) et des découvertes plus tardives (L'Envers et l'Endroit). Dès que j'ouvre une page de ses oeuvres complètes, je suis embarqué. Et puis, il a écrit une des plus belles et des plus justes maximes existentielles qui soient, associant pleine conscience et psychologie positive : "Ce n'est plus d'être heureux que je souhaite maintenant, mais seulement d'être conscient." La pleine conscience nous ouvre les yeux sur le malheur, et aussi, de ce fait, sur le bonheur...

Alice Zeniter

Je voudrais relire La Peste. Mon éditrice m'a rappelé le mois dernier l'existence de Joseph Grand, ce personnage qui passe tout le roman à retravailler la première phrase d'un livre qui ne verra jamais le jour. "Par une belle matinée du mois de mai, une élégante amazone parcourait, sur une superbe jument alezane, les allées fleuries du bois de Boulogne."

Franck Thilliez

Je n'ai lu que La Peste de Camus. Comment oublier ce huis clos saisissant, cette ville d'Oran coupée du monde et des saisons qui la traversent au rythme lent des ravages causés par le fléau ? Le parallèle avec la pandémie que nous affrontons est stupéfiant. D'abord l'insouciance face à la maladie, l'impression que la peste, c'est les autres. On continue à mener sa vie, les premiers morts sont trop loin pour qu'on se sente concerné. Puis ces morts sont bien là, autour de nous, tombant par vagues entières. À la panique succède la peur, la prise de conscience, la peste est là et il faut courber le dos, la combattre. Dans l'épreuve, l'homme se révèle.

Aujourd'hui, nous sommes confinés, nous souffrons, c'est vrai, car des gens meurent, des personnels de santé vont au front chaque jour pour nous protéger. Peut-être, de cet enfermement forcé, nous tirerons quelques maigres bénéfices, au moins celui de recentrer les priorités sur l'humain et ceux qui nous sont chers. Nos vies à cent à l'heure, dans un monde de surconsommation, nous ont fait oublier l'essentiel : notre prochain. "La seule façon de mettre les gens ensemble, c'est encore de leur envoyer la peste", écrivait Camus. Alors, profitons de ces moments pour resserrer les liens, être solidaires, soutenir et aider.

Martin Winckler

Je suis né en Algérie ; mon père (qui était médecin) était un ami d'enfance de Camus, et le narrateur de La Peste ne se fait connaître que dans les dernières pages (comme dans plusieurs de mes romans), alors ce livre-là m'est particulièrement cher.

Amanda Sthers

Camus, indiscutablement, pour son écriture juste, minimale, clinique et sa générosité sans illusions. J'ai du mal avec le baroque des auteurs sud-américains si différent de l'ornementation lumineuse des italiens. Mais puisqu'on a le temps pourquoi choisir ? Et ne pas s'autoriser à changer d'avis ...

Niko Tackian

La Peste forcément. Parce qu'il y a des parallèles évidents et visibles entre le récit de Camus et les premières heures de notre situation actuelle.

Gaëlle Nohant

La Peste, que je relis ces jours-ci à haute voix à ma fille. A chaque relecture, je suis émerveillée par l'écriture de Camus, la délicatesse et la profondeur avec laquelle il fait exister ses personnages. On se surprend à se retrouver dans chacun d'eux, surtout dans ce temps étrange qui nous rapproche de ce que vivent les habitants d'Oran dans le livre. Tantôt je me sens pragmatique comme le docteur Rieux, ou désespérée comme le journaliste Rambert, prêt à tout pour fuir une situation qu'il refuse de faire sienne, tantôt je cherche mes mots, comme Grand, cet employé de mairie qui réécrit sans cesse la même phrase sans être jamais satisfait. Au-delà du roman d'épidémie, il y a la poésie de Camus, sa clairvoyance tranchante. On peut le lire et le relire sans en épuiser les richesses.

Les pro-Gabriel Garcia Marquez

Laurent Gaudé

L'Amour aux temps du choléra. Sans hésiter. Parce que plus que jamais, nous avons besoin de "réalisme magique" et parce que Marquez a ce pouvoir inouï de rendre compatibles dans un même roman : humour et tension, tragédie et plaisir !

Olivier Adam

L'Amour aux temps du choléra. Déconfinement de l'esprit. Et puis ça me rappellera mes 20 ans. (La Peste, ça me rappellerait plutôt mes treize ou quatorze et ça ne me dit rien d'y retourner).

David Foenkinos

J'ai envie de dire Marquez. Tout se passe dans l'esprit dans Cent ans de solitude. Nous avons tous des siècles à vivre par la pensée. Grâce à la littérature, si nous avons la chance de pouvoir lire.

Cali

L'Amour aux temps du choléra. Le plus grand des livres d'amour absolu ! Celui qui justifie cette vie absurde, on vit, on meurt, et au milieu, Garcia Marquez !

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Les deux mon général...

Vincent Message

Les deux ne sont pas incompatibles... Gabriel García Márquez a beaucoup lu Camus dans les années 1950, et il écrit comme lui sur des communautés qui risquent de se diviser, voire de s'autodétruire lorsqu'elles font face à de grandes épreuves. J'ai passé récemment plus de temps dans García Márquez, puisque Points m'a demandé d'écrire une nouvelle préface à Cent ans de solitude, pour une réédition parue en février. La beauté de L'Amour aux temps du choléra, c'est que le romancier y raconte une histoire d'amour qui se joue sur le temps long : des amants que les écarts sociaux et la réprobation familiale séparent, qui adoptent des modes de vie tout à fait divergents, mais qui se retrouvent pourtant, et s'aiment toujours, une fois devenus vieux. García Márquez s'est inspiré de l'histoire de ses parents, qu'il évoque dans son autobiographie, Vivre pour la raconter. Les romans d'amour sont souvent centrés sur des passions qui consument tout et tournent mal - il est beaucoup plus rare qu'ils célèbrent l'amour qui dure. En ce sens, malgré le délitement sans fin de la société caraïbe qui lui sert de toile de fond, c'est un livre qui donne de la confiance et de la joie.

Jérôme Attal

Peut-être qu'il y aurait un point de concordance, une sorte de "L'Amour aux temps de la Peste" dans la sublime correspondance amoureuse entre Maria Casarès et Albert Camus. Et puisqu'on parle de Maria Casarès, ça donne envie de revoir Les Enfants du paradis avec les dialogues de Prévert d'une beauté immarcescible (comme dirait Alain Mabanckou dont c'est le mot préféré).

Isabelle Carré

Les deux mon général. Cela nécessite un peu plus de temps, mais comme on en a... !

Emma Becker

J'aime autant la Peste que le Choléra.

Kéthévane Davrichewy

Je ne sais pas choisir. J'ai lu les deux à des périodes très différentes de ma vie, et ils me semblent incomparables.

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Ni l'un ni l'autre, ou plutôt...

Nicolas Mathieu

Brumes, de Francis Carco. Un port belge, des rades, des marins échoués, des femmes de peu de vertu, une épidémie qui prend peu à peu une ville dans sa pogne, comme une brume justement.

François Sureau

Ni l'un ni l'autre, mais plutôt Le Hussard sur le toit, cette cavalcade joyeuse à travers l'épidémie. Avec, à la fin, l'extraordinaire figure de Pauline de Théus. Qui sait ? Chacun de nous peut rêver que ce temps lui donnera l'occasion de la rencontrer, ou de la redécouvrir.

Jean-Christophe Rufin

Ni l'un ni l'autre. Plutôt Le Hussard sur le toit, de Giono. Où il est dit que le pire ennemi, c'est la peur. Le choléra n'est rien et les virus pas grand-chose quand on les affronte avec la joie de vivre stendhalienne d'Angelo et de Pauline. Un secret qui s'appelle (chut ! ne le répétez pas aux croque-morts qui encombrent nos écrans) l'espoir, la confiance et l'amour.

Serge Joncour

Le Hussard sur le toit. Sinon La Peste.

Catherine Cusset

Je les ai lus il y a très longtemps et oubliés. Celui que j'ai eu fortement envie de relire, c'est Le Hussard sur le toit, de Jean Giono, un roman sur une épidémie de choléra dans le sud de la France. L'ayant lu il y a plus de vingt-cinq ans, je l'ai oublié également, mais je revois le liquide blanc sortant de la bouche des malades et me souviens d'une lecture intense. N'ayant pas ma bibliothèque en Bretagne, j'ai été dépitée de voir que le roman n'existait pas en Kindle et n'était plus disponible ! Je l'ai commandé d'occasion et me suis réjouie quand il est arrivé dans ma boîte aux lettres avant-hier, après plus de trois semaines, alors que je le croyais perdu. En quelques pages, on sait tout de suite qu'il s'agit d'un grand livre. Le paysage est décrit magnifiquement, la mort s'invite sans pathos, et le livre est rythmé. D'ailleurs vous me donnez envie de lire, j'y retourne.

Emmanuel de Waresequiel

Je n'aime pas Camus. En plus, je trouve qu'il écrit mal. Je déconseille fortement tous les livres et les romans à thèse, où il y a de la morale, où l'on cherche à me persuader de quelque chose. J'aime bien être un peu tenu par la main quand je lis, mais à condition de ne pas sentir la laisse et pourvu qu'on me fasse entrer dans le labyrinthe. Quant à Márquez, je n'ai lu que Cent ans de solitude. Ses personnages aussi (Aureliano, Amaranta) sont enfermés dans l'espace et le temps. Les choses qui les affectent sont toutes irréelles et viennent de loin. Ils vivent leur vie comme une prophétie. Heureusement, ils ne le savent pas.

Mon préféré serait Le Hussard sur le toit, de Giono Angelo descend tout droit de Fabrice del Dongo le héros de La Chartreuse de Parme. Voilà des personnages qui se fichent carrément de tout, pour qui la vie est ailleurs et que les circonstances n'atteignent pas. Angelo n'a peur de rien. Il se balade dans le Midi de la France, en 1832, en plein choléra, et il tombe amoureux de Pauline de Théus. Fabrice n'a rien vu de la bataille de Waterloo. Il rêve de bataille et d'action et les batailles le déçoivent. Le bonheur est dans l'attente et dans l'enfermement. Ce n'est qu'au dernier étage de la tour Farnèse à Parme qu'il devient fou de Clélia. On est forcément chevaleresque quand on n'a pour soi que ses rêves.

Enki Bilal

D'une pierre on peut faire deux coups : Peste et choléra, de Patrick Deville... Sinon, aussi Le Malade imaginaire, de Molière et Mort à Venise, de Thomas Mann avec son choléra venu d'Asie... On va avoir du temps, mais les livres auront la peau du virus.

Yann Queffélec

Et aussi Le Journal de l'année de la peste (Daniel Defoe). Et aussi Le Pavillon des cancéreux (Alexandre Soljenitsyne) si l'on cherche un grand livre sur la souffrance des corps, l'abnégation et la vie quotidienne en milieu hospitalier. La littérature a tous les pouvoirs, dans la main des grands romanciers. À bon entendeur...

Sylvain Fort

Et pourquoi pas plutôt La Montagne Magique, de Thomas Mann. Là aussi, il est question de confinement. Mais la maladie et la mort n'y empêchent pas la contemplation ni l'interrogation esthétique et politique. La superbe retraduction de Claire de Oliveira est parue récemment en poche : c'est le moment ou jamais de s'y plonger, cela doit approcher les 1200 pages... "et pour ce, Corydon, ferme bien l'huis sur moi".

Constance Debré

Le Décaméron, Boccace, bien mieux.