Jonathan Coe adore la France et la France le lui rend bien, qui célèbre chacun de ses nouveaux romans. Il devrait en être de même avec Le Royaume désuni (à paraître le 10 novembre chez Gallimard), formidable radioscopie de l'Angleterre, brossant quelque soixante-dix ans d'évolution de la société et des moeurs à travers le destin d'une famille et sept dates clefs, scandant la mythologie britannique. Du 8 mai 1945, jour de la Victoire, au 8 mai 2020, 75e anniversaire de ce jour en pleine pandémie, en passant par le couronnement de la reine et le mariage de Charles et de Lady Di, l'auteur de Testament à l'anglaise et du Coeur de l'Angleterre traite de sa drôle de nation aux prises, notamment, avec l'Europe et les difficultés économiques. L'occasion était belle, lors de son passage à Paris lundi 17 octobre (avant la démission de la Première ministre Liz Truss, donc) de revenir sur le Brexit et sur la politique gouvernementale.
Parmi vos 7 dates retenues, vous avez choisi le 30 juillet 1966, jour de la finale de la Coupe du monde : Angleterre contre République fédérale d'Allemagne. Pourquoi ?
Jonathan Coe Non parce que je suis fan de football, mais parce qu'il s'agit d'un événement mythologique dans l'imaginaire britannique. Ce match, nous l'avons gagné 4 à 2, mais deux des buts étaient très limite, l'un n'est pas vraiment rentré et l'autre a été marqué alors que l'arbitre avait déjà sifflé la fin de la partie. Bizarrement, je compare cela au référendum sur le Brexit, qui a vu le oui passer par 52% contre 48%. C'était donc très serré, mais les journaux semblent l'avoir oublié, ils parlent aujourd'hui d'une victoire massive...
Qu'est-ce qui a suscité la victoire du Brexit selon vous ?
En fait, je ne pense pas que les Anglais soient très rationnels. Nous sommes dans l'émotion, la plupart du temps nous ne l'exprimons pas mais cela passe, par exemple, par les enterrements de la famille royale. Il faut ce genre d'événement pour que la population s'épanche. Cette nation présumée froide et sans émotion pleure alors dans la rue. De même, le vote pour quitter l'Union européenne est le fruit d'une émotion et non de raisons rationnelles. L'Angleterre a le sentiment d'être naturellement et inévitablement détachée du reste de l'Europe, parce que nous sommes une île, certes, mais aussi parce que les Anglais ont l'impression d'être uniques. Le problème, c'est qu'aujourd'hui vous ne pouvez pas vous permettre de penser comme cela, les pays, les économies, les populations, tout est lié... L'une des autres grandes raisons du vote pour le Brexit est que les politiciens ont fait croire à la population que la sortie de l'Union européenne serait facile, personne ne lui a expliqué que cela serait si complexe ; en un sens, ce fut là le plus gros mensonge de la campagne pro-Brexit. C'est pour cela que Boris Johnson a été nommé en 2019, car trois ans après le vote pour le Brexit, les négociations n'étaient toujours pas achevées.
Ce sentiment d'exceptionnalité est-il partagé par toute la population ?
Non, je ne le pense pas, le Brexit est une tragédie induite par le référendum de 2016. Les jeunes, notamment, ne partagent pas ce sentiment. J'ai pu observer de leur part un détachement inquiétant et beaucoup de désillusion. Ils ne voient rien de constructif autour d'eux. Une grande partie de la jeunesse s'intéresse au climat et à l'environnement, or il n'y a qu'un député vert au parlement, le système parlementaire britannique ne permettant pas aux écologistes de s'imposer.
La situation économique désastreuse actuelle est-elle due au Brexit ou à l'accroissement des coûts de l'énergie ?
A un mélange de tout cela. Mais dans les autres pays, la conséquence de la hausse de l'énergie est moins grave qu'en Angleterre. Ici, le citoyen moyen a vu sa facture d'électricité passer de 1000 à 3000 livres, c'est de la folie. En ce qui concerne le Brexit, ce qui est incroyable, c'est le refus des politiques de tous bords, de gauche comme de droite, d'admettre que le Brexit a augmenté les difficultés. Personne aujourd'hui ne pense sérieusement à rejoindre l'Union européenne, mais ce n'est pas une raison pour prétendre que la sortie de l'Europe n'a pas eu des conséquences néfastes : cela a créé d'énormes problèmes économiques, perturbé les transports et le deuxième marché, etc. Le fait est que notre gouvernement est pour le moins d'Etat possible ; or, maintenant, beaucoup de gens, et pas seulement à gauche, voudraient qu'on nationalise l'électricité, l'eau, les transports... car, dans ces domaines qui relèvent du privé, les prix ne cessent de grimper.
Globalement, les gens ne s'intéressent guère à la politique - ce qui est fort dommage. Mais voilà, ils se sont bien aperçus que leur facture d'électricité a doublé et que les entreprises continuent de faire d'énormes profits, alors tout cela commence sérieusement à les bouleverser et à les exaspérer. Le gouvernement actuel est très impopulaire ; dans tous les sondages, les travaillistes ont une large avance sur les tories. S'il y avait des élections législatives demain, les conservateurs seraient battus. Mais il n'y a pas d'élections demain, nous avons encore à vivre deux ans comme cela. Cela dit, je pense que nous touchons le fond et que, dans les cinq ou dix ans, nous irons un peu mieux...
