On ne s'oublie jamais en voyage. Il n'est pas de moment qui vous rappelle mieux le temps qui passe. Les lieux, les paysages que l'on a visités une première fois ne sont plus les mêmes. On ne les perçoit pas de la même façon. Nous aussi, nous ne sommes plus les mêmes. Nous avons changé, tout simplement. Peut-être les plus beaux voyages sont-ils ceux du souvenir parce qu'ils sont immobiles. Est-ce là L'Or du temps ? André Breton en avait fait son épitaphe. On peut encore la lire sur sa tombe du cimetière des Batignolles. "Je cherche l'or du temps". François Sureau reprend la quête, mais ce n'est plus tout à fait la même. Avec lui, on ne sait pas si Apollinaire avait raison : "Tu as fait de douloureux et de joyeux voyages / Avant de t'apercevoir du mensonge et de l'âge." Son livre n'a pas d'âge sinon celui de son talent et les mensonges qui s'y cachent sont souvent des vérités.

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Le voyage de Sureau commence aux sources de la Seine et s'achève (provisoirement) à Paris. On traverse Troyes, et puis Châtillon et puis Montereau, Thomery, Samois, Ivry, Evry. On s'arrête aux Invalides, au Conseil d'Etat, au Mont Valérien, dans l'ile de la Cité. On se promène de la Porte dorée aux buttes Chaumont, au Louvre, à la morgue et dans les hôpitaux. C'est au bord de ce fleuve là qu'il est né, qu'il a grandi et qu'il a vécu la plus grande partie de sa vie. Pourquoi pas la Seine, après tout.

La Seine prend les dimensions de l'univers

Car le voyage de Sureau n'est ni celui d'Arthur Young ni celui d'Emmanuel de Martonne. Sa géographie à lui est faite de poésie, d'humeurs et de tendresse, de chair et de fantômes. Sa carte et son territoire changent à mesure et selon les souvenirs qu'en a laissé son double Agram Bagramko, un mystérieux personnage, peut-être Russe, peintre, surréaliste et résistant, en un dialogue halluciné aux allures de conversation secrète entre le passé et le présent. On n'a pas lu cinquante pages de son livre et on a déjà croisé Diego Brosset et Mangin, le comte de Montmorin et Monseigneur de Boulogne, Gide et Ghéon, Jünger et Genevoix, Adrien Guimard et Lautréamont, Maigret et Simenon.

Avec lui, la Seine prend les dimensions de l'univers comme la tête de Langlois dans le roman de Giono. On ferme les yeux et on n'a d'autres choix que de le suivre, fasciné, comme on suivrait le lapin au pays d'Alice. Peu importe le fleuve, d'ailleurs. A coup sûr, avec lui, on ne le descend pas, on le remonte, à contre courant de tout : les prêches et les discours, la bonne conscience et les plans quinquennaux. Prévert avait son inventaire. Sureau a le sien. On n'y trouve pas de ratons laveurs, mais des explorateurs et des anarchistes, des médecins, des soldats, des peintres et des poètes, des clochards, des ermites et des saints. Des christs et des aviateurs. Les hommes peuvent mal se tenir, avec lui, il reste toujours quelque chose en eux qui les rachète. Les hommes ne sont les victimes que d'eux mêmes. Ce qu'ils trouvent n'est pas toujours ce qu'ils ont cherché. S'il ne s'était pas trompé, Perceval n'aurait jamais su son nom.

On apprend à aimer les anonymes et les fous

Avec L'Or du temps, on lève l'ancre, on entre en résistance, on apprend à aimer les anonymes et les fous, on traverse des déserts. On y entend le bruit de la guerre et le silence des cloitres. Ce livre est inclassable : exercice spirituel, autobiographie, roman d'aventure, conte moral, un peu de tout cela à la fois. Babar y rode et la Vieille Dame sourit. Il s'y trouve quelque chose du foisonnement d'un roman baroque mais sans Circé et sans le Paon. C'est un voyage initiatique, un livre des passages. Chrétien de Troyes, Cervantès et Jean Potocki ne sont pas loin. Sureau n'aime pas l'histoire. Il en a une conception purement habitée. Un peu comme ce que dit Cabanis des fantômes du passé : "L'objectivité est si contraire à la nature humaine qu'elle tue les morts une seconde fois." Il n'a pas non plus le fétichisme des souvenirs, il s'en méfie. Et pourtant il est beaucoup question dans ce livre de souvenirs et d'histoire.

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La France de Sureau est une province qui n'aurait pas de nom. Elle se fiche pas mal des décombres. Après tout, les souvenirs ne sont que ce que nous en faisons. Ils nous gardent vivants parfois. "Le coeur se serre à la séparation des songes tant il y a peu de réalité dans l'homme". Après, et Sureau le sait, il y a Rancé, il y a Charles de Foucauld. Le vrai voyage peut-être. Si les grands livres sont des labyrinthes dont on ne peut plus sortir, quand Ariane a disparu et que le Minotaure n'est pas celui que l'on croit, alors L'Or du temps est un grand et magnifique livre, de ceux qui vous déroutent, de ceux qui, au sens propre du terme, vous font sortir de votre route. Tous les chemins ne mènent pas à Rome. François Sureau, lui, préfère ceux de la transparence et des silences. Ce sont ceux de la littérature.

L'Or du temps, François Sureau, Gallimard, mai 2020, 27,50 ¤

*Emmanuel de Waresquiel vient de publier un livre sur Stendhal, J'ai tant vu le soleil, Gallimard, mars 2020, 13 ¤

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