Commençons par deux devinettes. Dans quelle grande ville de France les habitants sont-ils les plus riches ? A Paris. Et dans quelle grande ville de France les habitants paient-ils le moins d'impôts locaux ? A Paris aussi. Dans un pays qui a pour maître mot l'égalité, il y a là évidemment une légère contradiction, laquelle vient conforter un sentiment profondément enfoui dans les mentalités françaises : les Parisiens seraient des privilégiés.
Le dossier d'accusation, il est vrai, est digne de celui d'Arsène Lupin, comme en témoignent les statistiques recueillies par L'Express auprès de sources officielles. Commençons par rappeler ces deux chiffres ahurissants. C'est à Paris, dans une ville qui ne manque pas vraiment de théâtres, de musées ni de salles de concerts, que le ministère de la Culture déverse le plus d'argent chaque année : 139 euros en moyenne par Parisien, contre 15 euros par habitant d'une autre région (1) ! Un seul exemple : lorsque François Mitterrand a lancé le Grand Louvre, dans les années 1980, l'Etat a tout payé. En revanche, il n'a versé que... 1% du financement de son petit frère de Lens (Pas-de-Calais), l'une des localités les plus déshéritées du pays - une sorte d'aménagement du territoire à l'envers. Le pire est que cela fait boule de neige sur l'investissement privé. C'est ainsi dans la capitale que les milliardaires Bernard Arnault et François Pinault ont installé, qui sa Fondation Louis-Vuitton, qui sa collection d'art contemporain.
La culture n'est pas un cas isolé. C'est à Paris que l'on compte le plus de classes préparatoires du pays - et souvent les meilleures ; là que l'on trouve les enseignants les plus expérimentés, tandis que les débutants sont envoyés faire leurs armes dans des contrées réputées reculées (la "province"), voire hostiles (les "banlieues difficiles", selon la litote en usage). C'est encore là que l'on recense le plus de fonctionnaires par habitant. "Cela tient à la présence des administrations centrales", plaide Emmanuel Grégoire (PS), le premier adjoint d'Anne Hidalgo, en évoquant les innombrables ministères, agences nationales et autres institutions nationales installées à Paris. Mais l'explication ne tient pas tout à fait. En effet, toujours selon l'Insee, Paris se classe aussi parmi les départements les mieux dotés pour ce qui concerne la fonction publique hospitalière (5e) et territoriale (10e).
L'avantage n'est pas mince. Dès lors qu'une partie des dépenses de sécurité ou de culture (entre autres) sont prises en charge par l'Etat, le budget municipal se trouve mécaniquement allégé d'un certain nombre de contraintes. Ajoutez à cela de surabondants droits de mutations liés au marché immobilier et vous comprenez pourquoi la municipalité peut se permettre d'épargner ses contribuables tout en leur offrant des prestations haut de gamme, comme c'est le cas pour les gardes d'enfants. Le beurre, l'argent du beurre, et le sourire d'Anne Hidalgo...
Un déséquilibre voulu par l'Etat
"Ce déséquilibre est voulu par l'Etat, explique Olivier Razemon qui cite à titre d'exemple, dans son ouvrage "Les Parisiens", une obsession française(2), le discours tenu par Nicolas Sarkozy en 2009. "La capitale rayonnante doit servir la grandeur de la France [...]. Le Grand Paris, c'est Paris qui veut être la carte maîtresse de la France en Europe et dans le monde." Au programme : la construction "de 1,5 million de logements d'ici à 2030" et un supermétro automatique. Certes, celui-ci, contrairement à une rumeur tenace, est financé par des taxes imposées aux seuls Franciliens. A ceci près que les services de l'Etat ont créé pour l'occasion un ministère dédié - celui de Christian Blanc - chargé du "développement de la région capitale" payé par tous les Français. Rien de tel, évidemment, quand Lyon ou Bordeaux se dotent d'une ligne de tramway. "La centralisation française, qui atteint un degré exceptionnel, ne s'explique pas seulement par des raisons historiques, confirme le politologue Romain Pasquier. Elle tient aussi à un manque criant de volonté politique. Il n'y a plus de Datar [NDLR : Délégation interministérielle à l'aménagement du territoire et à l'attractivité régionale], par exemple." De fait, au lieu de corriger les inégalités du marché, l'Etat se contente de les accompagner. C'est notamment ce qu'il se passe pour la fibre. Les opérateurs privés l'installent d'eux-mêmes dans la capitale, sans solliciter la ville ni la région ? Tel n'est pas le cas pour les petites localités et les villages isolés, où les contribuables locaux doivent mettre la main à la poche...
Non seulement les Parisiens disposent objectivement d'avantages que certains n'ont pas, mais ils imposent souvent leurs points de vue aux autres. "Qu'il s'agisse de la politique, de la culture, de l'économie, des médias, l'immense majorité des décideurs habitent dans cette ville. L'opinion de ces personnes a forcément une influence sur les mesures qui sont prises, lesquelles sont très souvent parisiano-centrées", souligne le journaliste et essayiste Jean-Laurent Cassely, spécialiste des questions territoriales et chroniqueur à L'Express (3).
La crise sanitaire en a encore fourni un exemple. "Il est vrai qu'avec le même taux d'incidence, le gouvernement a déclenché des mesures de confinement à Nice et à Marseille, et pas à Paris, reconnaît Emmanuel Grégoire. Sans doute en raison du rôle de locomotive économique que joue la capitale, qui représente à elle seule 10 % du PIB de la France. Et sans doute aussi parce que les conditions de logement sont telles que le confinement y est objectivement plus difficile à supporter." Un avis partagé par l'épidémiologiste Pascal Crépey : "D'un point de vue sanitaire, un traitement plus rigoureux dans la capitale aurait été justifié en raison de la forte densité de la ville et de sa fonction de pôle d'échanges avec le reste du pays, qui augmente les risques."
Ne pas confondre Paris et l'Etat
Parce qu'un procès équitable ne peut se contenter de réquisitions, passons maintenant à la plaidoirie. Tout d'abord, il faut relativiser les taux ramenés au nombre d'habitants car Paris est la ville de France qui accueille le plus de visiteurs. "3,6 millions de personnes y sont présentes chaque jour, qu'il s'agisse de salariés ou d'étudiants venus de banlieue, de provinciaux ou de touristes de passage. Soit bien plus que les 2,175 millions de personnes qui y résident officiellement", soulignent à juste titre Dominique Alba et Emilie Moreau, respectivement directrice générale et directrice des études de l'Atelier parisien d'urbanisme (Apur). Conséquence concrète : s'il est vrai que l'on trouve dans la capitale un maillage d'équipements tout à fait exceptionnel, ceux-ci sont soumis à une tension extrême. Paradoxalement, il n'est pas si simple pour un Parisien d'accéder à une piscine ou à un théâtre."
Il faut par ailleurs rappeler que l'on confond souvent Paris et l'Etat et que l'on attribue parfois "aux Parisiens" la responsabilité de décisions prises par le gouvernement. Exemple type : "Paris nous impose les 80 kilomètres-heure". "Cela est d'autant plus paradoxal que l'Etat se méfie de Paris, car c'est de là que sont parties de nombreuses révolutions, comme le souligne Emmanuel Grégoire. C'est pourquoi il y a gardé des pouvoirs de police et que les maires n'y sont de nouveau élus que depuis 1977."
Et puis, il faut s'arrêter un instant sur les travaux de l'économiste Laurent Davezies, que l'on peut résumer ainsi : le dynamisme de Paris profite à tous. Parce que les impôts nationaux sont prélevés là où sont les richesses et parce que les dépenses publiques profitent majoritairement aux territoires pauvres, les contributions des Parisiens participent, selon lui, largement à la réduction des inégalités géographiques - notamment par le biais des "fonds dits de péréquation" qui ont fortement augmenté ces dernières années. Un mouvement encore renforcé par les mouvements de population, qu'il s'agisse des retraités dépensant sous d'autres cieux l'argent qu'ils ont accumulé dans la capitale ou des actifs qui en font de même pendant leurs vacances et leurs jours de RTT. Bref, Paris jouerait en quelque sorte le rôle d'une locomotive qui tirerait les wagons du territoire français.
On ne peut pas non plus passer sous silence les domaines où les Parisiens sont réellement désavantagés et cumulent les records de France dont ils préféreraient se passer. Le manque d'espaces verts. Les difficultés de circulation (et plus encore de stationnement). Et surtout, surtout, les difficultés pour se loger. C'est d'ailleurs la principale raison pour laquelle Paris perd environ 10 000 habitants chaque année. Et c'est logique. Grâce à son offre universitaire et ses emplois qualifiés, la capitale attire en masse des étudiants et de jeunes actifs. En revanche, découragés par les conditions de vie, les personnes âgées et les familles qui s'agrandissent la quittent en plus grand nombre.
Reste à savoir si ce mouvement, déjà ancien, sera amplifié par la crise sanitaire. La période a mis au jour une évidence : grâce au télétravail, qui concerne environ 1 emploi sur 3, il est possible de travailler pour une entreprise située "dans" Paris sans travailler "à" Paris. D'où la tentation de s'installer dans une ville moyenne ou à la campagne, au moins une partie du temps. Le provisoire sera-t-il un jour définitif ? Verra-t-on des milliers de personnes passer trois jours à Paris et le reste de la semaine à Tours ou à Dreux ? Nul ne le sait encore. En revanche, il y a là un motif d'espoir. "Si les élites se redistribuent sur le territoire, ce peut être pour elles l'occasion de changer de regard", note Jean-Laurent Cassely. Après tout, avec d'un côté des Parisiens qui veulent quitter la capitale et, de l'autre, des campagnes et des villes moyennes à la recherche de nouveaux habitants, il devrait y avoir moyen de s'entendre.
(1) Par Francilien, plus précisément, sachant qu'on ne dispose pas de statistiques au niveau départemental. Selon les spécialistes, la disproportion serait cependant encore plus grande dans ce cas, car l'essentiel des crédits dépensés en Ile-de-France profite à la seule ville de Paris.
(2) "Les Parisiens, une obsession française. Anatomie d'un déséquilibre, par Olivier Razemon (éd. Rue de l'Echiquier).
(3) A notamment publié Je parle le parisien, avec Camille Saféris (éd. Parigramme).
