C'est une phrase qui, à elle seule, dit tout. "En province, la pluie est une distraction", écrivaient les frères Goncourt, traduisant à leur façon, brillante et condescendante, le sentiment de supériorité et de mépris d'une partie des "élites" parisiennes. Ce sentiment vient de loin. Dans un livre subtil consacré aux étranges relations entre la grande et les petites patries (1), l'historien Olivier Grenouilleau relève que c'est sous Louis XI qu'est née une véritable opposition entre la capitale - et son appendice, Versailles -, présentée comme le comble du raffinement, et le reste du territoire. Dès lors, écrit-il, "la province existe surtout comme le négatif de la ville, des personnes de qualité et de la Cour".

Ces temps sont-ils révolus ? Pas si sûr. Certes, depuis l'Ancien Régime, les conventions ont changé, mais le souci de la distinction demeure. Dans les films, les romans, les publicités, Paris reste l'incarnation de "la" ville tandis que les autres régions restent connotées négativement. "La province est le lieu de la fermeture d'esprit, des moeurs austères, de l'ennui, de la tradition, du démodé, du manque de fantaisie, des crimes horribles, du machisme, du plein-de-trucsphobies, de la résistance aux progrès, des retards en tout, vous pourrez poursuivre la liste [...]. Paris, c'est simple, c'est le contraire", dénonce Claude Sicre, le très inventif cofondateur des Fabulous Trobadors (2).

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La presse joue un rôle prépondérant dans ces représentations. Tous les pouvoirs étant centralisés dans la capitale, il n'est pas anormal que les médias nationaux y soient concentrés (58 % des journalistes habitent en Ile-de-France). Le problème est que, consciemment ou non, nombre d'entre eux versent dans une approche parisianiste de l'actualité. Toute la France a ainsi entendu parler du Vélib', lancé en 2007 par Bertrand Delanoë. C'est pourtant à Lyon, deux ans plus tôt, que le système avait été mis en place pour la première fois au monde. Mais Lyon, mon brave monsieur, cela sent terriblement sa province... Même traitement de faveur pendant les élections municipales de 2020. Les principaux candidats ont eu chacun l'honneur de toutes les matinales des radios - plusieurs fois ; la composition de leurs listes a été examinée, le moindre rebondissement de leurs campagnes abondamment commenté. Rien de tel pour les bourgades de Toulouse, Marseille ou Lyon, dont les candidats sont restés inconnus de la plupart des Français jusqu'au soir de l'élection. Un dernier exemple, pour la route. Lorsque 1 000 personnes à Paris défilent contre le mal-logement - noble cause - le dimanche 30 mai, elles bénéficient d'un reportage dans le journal de 19 heures de France Inter. En revanche, les 4 000 manifestants qui, quelques semaines plus tôt, avaient défendu la langue bretonne à Quimper n'avaient pas eu droit à la moindre citation... "Les clichés ont la vie dure, qui dépeignent le provincial en être moins informé, plus lent, moins bien habillé, plus terne", observe le journaliste Olivier Razemon (auteur de "Les Parisiens", une obsession française), qui résume l'ambiance générale par cette formule : "le syndrome de Bécassine".

Le "vrai Parisien" n'existe pas

Et pourtant, le "vrai Parisien" n'existe pas. 70 % d'entre eux, en effet, sont nés ailleurs. Le problème est que cela ne change pas grand-chose : "Ce sont souvent ceux-là qui font preuve du plus grand dédain à l'égard des provinciaux car ils veulent faire oublier d'où ils viennent, montrer qu'ils sont devenus de 'vrais' Parisiens, relève le sociologue Pierre Veltz. Un peu comme ces Méridionaux 'montés à la capitale' qui s'efforcent de parler pointu et se moquent de ceux qui ont gardé l'accent."

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Résultat : qu'il s'agisse de composer un plateau pour commenter l'actualité ou d'effectuer un reportage pour l'illustrer, les berges de Seine sont convoquées plus souvent qu'à leur tour. "Dans les émissions d'information, l'écrasante majorité des invités habitent dans la capitale, souligne le sociologue Jean Viard. Je rappelais l'autre jour sur France Inter que 63 % des Français ont un jardin : les autres participants ont failli tomber de leur chaise !"

Comme souvent, le vocabulaire utilisé est révélateur, ainsi que le note encore Claude Sicre selon lequel le mot "province" (3) est typiquement français. "Ni Naples, ni Trieste, ni Venise ne sont des villes provinciales en italien, ni Séville en espagnol (et Barcelone ?), ni San Francisco aux USA, ni Saint-Pétersbourg en Russie, ni ni ni ni ni." Il en va tout autrement chez nous, où l'on a créé un fourre-tout indistinct. "En français, des gens aussi différents que les bergers basques, les industriels lyonnais, les infirmières vendéennes, les marins bretons, les avocates picardes et les peintres sétois peuvent être classés ensemble comme des 'provinciaux'", ajoute Sicre, qui s'en offusque : "Formidable pensée, qui réduit la pluralité à l'un." Certes, depuis quelque temps, "régions" et plus récemment "territoires" ont fait leur apparition, mais cela ne changera rien tant que les représentations mentales n'auront pas changé.

(1) Nos petites patries. Identités régionales et Etat central, en France, des origines à nos jours, par Olivier Grenouilleau, Gallimard.

(2) Notre Occitanie, par Hervé Di Rosa et Claude Sicre, éd. In Fine.

(3) On lit souvent que l'étymologie de province renverrait au latin vincere, "vaincre", ce qui en ferait en quelque sorte "le domaine des vaincus". Cette interprétation n'est aucunement attestée.