Branle-bas de combat chez les éditeurs ! Depuis les annonces présidentielles de jeudi soir, la profession a multiplié les réunions pour voir ce que l'on sauvait des publications à venir. Pour faire simple : rien. En effet, d'Editis à Hachette, d'Albin Michel à Gallimard, l'heure est au report des sorties prévues à partir de la fin mars.
Cécile Boyer-Runge, PDG des éditions Robert Laffont, le confirme : "Face au principe de réalité, la fermeture des librairies, nous avons prévu de surseoir aux sorties de nos livres, soit une trentaine de titres, entre le 26 mars et fin avril. Dans un premier temps, nous prévoyons une reprise en mai. Mais comme nous ne pouvons pas tout reporter en bloc, cela nous oblige à revoir toute notre programmation et à étaler les publications jusqu'à juin, voire à septembre. Evidemment, on pilote à vue, d'une journée à l'autre, tout peut changer."
Annulations en cascade
Restent les "grosses" sorties d'ores et déjà effectuées. Ainsi Les Fleurs de l'ombre, de Tatiana de Rosnay, tiré à 80 000 exemplaires et présent en librairie depuis le jeudi 12 mars. "Le lancement d'un livre comme celui de Tatiana se prépare des semaines à l'avance, avec publicité sur le lieu de vente (PLV) et réservation des espaces en librairie, poursuit Cécile Boyer-Runge. Et nous avons assumé sa sortie avec le concours actif de l'auteure. Il a tout de suite reçu un très bon accueil et continue de se vendre en ligne. Evidemment, dès que les librairies ouvriront à nouveau, on organisera une seconde salve de promotion et de relance."
Autre publication d'envergure prévue ces jours-ci, celle de L'Enigme de la chambre 622, de Joël Dicker. Le cinquième roman du mega-seller suisse a été tiré à 450 000 exemplaires par son éditeur de Fallois, autant dire qu'il ne s'agit pas de rater une telle sortie. Elle est donc reportée, tout comme la colossale tournée de librairies de son auteur (70 dates !). Idem pour le livre que le tandem très médiatique Nicolas Hulot-Frédéric Lenoir devait sortir chez Fayard ou le prochain ouvrage de John Le Carré prévu au Seuil.
"Toutes les invitations aux émissions de télévision type C à vous ont sauté, impossible d'assurer la promotion", déplore Elodie Deglaire, responsable du service de presse de Grasset. Sans compter les auteurs bloqués à l'étranger, comme le nouvel académicien Maurizio Serra, retenu en Italie, alors que son roman devait paraître chez Grasset. Virginie Despentes, elle, a réussi à rentrer in extremis en France depuis l'Espagne...

Guillaume Musso : son roman sortira-t-il fin avril ?
© / afp.com/JOEL SAGET
Parmi les grosses pointures prévues au printemps figure aussi Guillaume Musso, dont le roman, La vie est un roman, est annoncé pour fin avril. "Il est encore trop tôt pour décider quoi que ce soit, indique son éditeur, Philippe Robinet, le PDG de Calmann-Lévy. On agira selon l'évolution de la situation. Quant à nos autres titres du mois d'avril, ils sont repoussés."
Même son de cloche du côté d'Albin Michel qui se voit contraint de reporter les quatre offices d'avril, "avec le secret espoir, confie son DG Gilles Haeri, d'étaler quelques titres sur mai, juin et juillet." Ce sont donc environ 30 titres qui vont ainsi devoir être échelonnés sur les mois à venir, en essayant d'éviter les goulots d'étranglement. "Notre rentrée de septembre est déjà complète, ce qui signifie que certains livres "froids" pourraient même être décalés à 2021 !", confie un éditeur du groupe Hachette. Même les Mémoires de Pierre Péan, prévus le 26 mars et qui ont déjà l'objet d'un traitement médiatique, notamment dans L'Express, sont repoussés. "On le bloque, signale Gilles Haeri, pour ne pas pénaliser les libraires, et on a demandé aux plateformes de ventes, Amazon, Fnac, etc., de suspendre sa commercialisation."
"Surtout, lisez !"
Un objectif chez tous les éditeurs : surtout ne pas handicaper les libraires et ne pas casser la fameuse "chaîne du livre". La direction du groupe Editis (Plon, Robert Laffont, Sonatine, La Découverte, Pocket...) a annoncé hier par communiqué que les échéances de paiement des libraires pour les mois de janvier, février et mars sont reportées à juin. "On n'oublie pas les libraires, et on lance haut et fort qu'il faut lire, plus que jamais. Ils sont nombreux à s'être organisés, à assurer des livraisons coûte que coûte, alors, surtout, lisez !", clame Philippe Robinet.
En effet, les libraires s'organisent. A Lille, La Place ronde a mis en place une espèce de "drive-in" du livre. Vous commandez via les réseaux ou par mail et vous venez retirer votre commande devant la librairie (si ce type de déplacement est encore autorisé, bien sûr) ou la librairie la dépose à domicile (gratuitement si le montant dépasse les 50 euros). Même système pour le réseau parisien Librest. Par ailleurs, une association de libraires en ligne, Lalibrairie.com, se fait fort de livrer tous les titres commandés... Les initiatives se multiplient, histoire de ne pas laisser les coudées trop franches à Amazon. En attendant, les librairies ont connu une très belle journée de ventes samedi 14 mars. Avec notamment une razzia sur les livres jeunesse... afin d'occuper au mieux les enfants.
Le livre numérique devrait également profiter du confinement. "Hygiénique" et simple à commander. "Nous allons même proposer certains livres numériques chapitre par chapitre, pour que cela soit moins cher au départ", explique un responsable du groupe Editis. Le retour du bon vieux feuilleton comme du temps de Fantômas ?
