Je ne vous consolerai pas. La consolation est un mensonge pour les enfants que l'on veut rassurer, et nous sommes déjà assez infantilisés. Limitations de la liberté de circuler, humiliants papiers à montrer à des policiers plus ou moins polis, gronderies médiatiques permanentes par des ministres qui remplacent la politique par la morale, la politique étant ahurie, médecins de télévision se prenant pour le maréchal Foch, la France est réduite à l'état de garderie. Je comprends la nécessité médicale, je l'accepte, j'obéis, je ne suis pas obligé d'être satisfait. Le confinement est une punition et en a toujours été une pour moi.

L'être social est confiné dès l'enfance, dans des institutions de groupe. Elles servent, l'école la première, à exercer une formation à la conformité. Le pire n'est pas les professeurs, directeurs, censeurs et surveillants, dont le rôle est clair et qui cherchent avant tout à communiquer un savoir, mais ceux des élèves qui sont conformes par passion, les flatteurs, les obséquieux, les rapporteurs, les serviles, forces supplétives de la contrainte. Autre chenil humain qui m'a été pénible, le service militaire. Il a ceci d'inférieur à l'éducation qu'on y apprend surtout à paresser, à resquiller, à fanfaronner pour un uniforme ou des exploits physiques. "Le service militaire, le plus cruel des esclavages" (Tolstoï, Les gouvernants sont immoraux).

Le sport, un confinement parmi d'autres

Et je ne parlerai pas du confinement dans les sports collectifs. C'est une des rares supériorités que je trouve à Rome sur la Grèce, que le sport y était méprisé et qu'on ne l'enseignait pas. Qu'apprend le confinement dans des équipes, à part de se venger de l'intellectualité ? Dès enfant, j'ai rejeté ces "valeurs du sport" qu'on nous inculquait avec une application de maoïste faisant composer par les foules la figure du Chef dans des stades. Je contestais qu'elles fussent, comme on tentait de m'en persuader, fair-play, fraternité, solidarité, moi qui expérimentais, sur les stades ou dans les salles, que sport collectif signifie compétition, envie, sournoiserie et ruse. J'ignorais la drogue.

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Que confinement est punition, rien ne le marque mieux que la récente remarque du préfet de police de Paris, un homme dans la grande tradition de souplesse et d'intelligence de ses prédécesseurs Mangin, celui des journées révolutionnaires de 1830, les deux Pietri du Second Empire, Chiappe, l'ami de l'Action française, Amédée Bussière sous l'Etat français et de Maurice Papon sous l'actuelle République. Cet expert en matraque doit aussi l'être en seringue, puisqu'il a assuré que les malades en réanimation n'avaient évidemment pas respecté le confinement et avaient bien cherché la maladie. Certains hommes ont la casquette plus grande que le cerveau.

Déplaisant, le confinement, je l'ai pensé avant même d'éprouver la chose, à cause du mot. J'avais les Italiens à l'esprit. Le confinement était une condamnation courante sous le régime fasciste. On envoyait les opposants dans des régions écartées ("mettere al confino"), tels Carlo Levi à Eboli, en Campanie, Antonio Gramsci à Ustica, en Sicile, Leone Ginzburg à Pizzoli, dans les Abruzzes (d'où ses Lettere dal confino), et les gays dans des centres spéciaux où l'on pouvait mieux les brimer, loin des avocats et des regards, l'un se trouvant sur l'île de San Domino dans l'Adriatique. Le mot "confinamento" est resté si souillé de ce souvenir que les Italiens ne l'emploient pas.

Dans son premier discours au pays à propos du coronavirus, le président Matarella s'est gardé de le prononcer, comme tous les politiciens depuis. Mes amis italiens disent simplement "quarantena" ou qu'ils "stanno a casa", restent à la maison. Les malheureux Lombards (cette maladie attaque les têtes, Milan, Paris, Londres, New York), outre d'être confinés, voient leur région dirigée par un léguiste profitant de l'occasion pour répandre son virus à lui, le populisme.

L'Italie, pionnière

Il accuse le gouvernement de ne rien faire pour aider les Lombards, ce qui est faux, inaugure un hôpital entouré de soixante courtisans sans masque, enfin l'habituelle intelligence de ces gens. Le plus amusant, férocement amusant, on dirait du Buñuel, est que, dans un EHPAD (autre lieu de confinement particulièrement plaisant, virus ou non) dirigé par un autre homme de la Ligue, le Pio Albergo Trivulzio, on dissimule les morts (La Repubblica, 7.4.20). Tactique bien connue des tyrans apprentis ou au pouvoir, et qui va me faire imprimer, pour l'été, un T-shirt "TOUT VA BIEN EN RUSSIE".

Les Italiens connaissaient la punition du confinement depuis l'Antiquité. Le premier écrivain envoyé dans les confins, dans l'actuelle Roumanie qui pas plus qu'aujourd'hui n'était très équipée d'amateurs d'hexamètres dactyliques, Ovide, l'a été par ce glacial reptile, l'empereur Auguste, pour une raison inconnue. Il en a écrit un splendide livre, quel titre porte-t-il ? Les Tristes.

Son fantôme est entouré de ceux des écrivains français confinés par force : Clément Marot et Théophile de Viau, en prison parce qu'ils avaient un peu trop ri ; Mme de Staël, chassée à plus de quarante lieues de Paris par Napoléon parce qu'elle avait un peu trop pensé ; qu'il me soit ici donné l'occasion d'applaudir Laurent Tailhade, écrivain exagéré, intransigeant, partial, comique, dreyfusard, anarchiste, mis en prison pour avoir dit trop de mal de Nicolas II en visite en France. Des spécialistes du confinement, les Russes, quel que soit leur régime.

Il n'y a pas de confinement faste, même pour les écrivains. Des personnes très gentilles m'ont téléphoné, "oh vous, quelle chance ! vous avez l'habitude du confinement, à vous le chef-d'oeuvre". Ils n'ont pas pensé à la liberté, sans doute. Je choisis la solitude, on m'impose un isolement. Dans la solitude on fait de grandes choses, dans l'isolement on dépérit. J'ai comme tout le monde passé des jours et des jours à chasser l'essaim. Vraies nouvelles, fausses, appels, autres appels, inquiétude, guêpes, guêpes. Le confinement resserre les frontières de l'esprit et ratatine l'imagination.

Nous végétons dans un simulacre

Les Indiens d'Amériques, pourchassés et vaincus, ont été confinés quand ils n'avaient pas été exterminés. Pendant que de bons chrétiens creusaient, perçaient, pompaient les terres qu'ils leur avaient volées, ils restaient confinés dans de minuscules territoires ou dans des missions. Les Jésuites, arrivant en Amérique du Sud, y avaient nommé les leurs, pour une fois que des Jésuites sont francs, des réductions ; leurs amis Franciscains, dans leurs missions de Californie, ont entre autres tribus confiné les Chumash. Ils ne les ont pas persécutés, oh, inutile ! les Chumash se sont laissé mourir de tristesse. Et quand leurs descendants ont eu la force de dire : on nous a maltraités, rien de mieux n'a été fait que de les reconfiner dans des réserves où supposément leur droit s'applique, mais où on les entretient dans la bassesse en leur laissant la gestion du plus noble des commerces, les casinos. Et je ne crois pas que les Juifs aient exulté dans les ghettos.

J'écrivais dans un récent livre que je ne veux pas être le Sidoine Apollinaire de notre temps, trop tard, peut-être. Sidoine était cet évêque du Ve siècle ayant laissé lettre sur lettre ou il se désole des dévastations de l'ignorance, de l'inhumanité, etc. Autour de lui des Trump, des Jared Kushner, des Orban, des Salvini, des préfets du prétoire s'instituant empereurs, brutes couronnées, pontifiantes et dévastatrices. Il était confiné dans sa culture.

Nous ne vivons pas, nous végétons dans un simulacre. Il n'y a plus de proximité, on ne peut plus vérifier par soi-même, rien n'est de première main, nous sommes entièrement dépendants du numérique, ce qui fait de nous la proie des rumeurs et nous désempare. Il n'y a plus de médiation physique entre le pouvoir et les individus. Notre sens de l'espace est évidemment modifié, mais ce qui change encore plus, c'est le temps. Nous vivions, nous sommes confinés dans un temps, figé, flottant, tyrannique, qui ne dépend pas de nous.

L'eau de la Seine est redevenue claire. Je la préférais glauque.