Tous les ans, à la même période, du côté de Los Angeles, dans une salle, des robes à paillettes et des smokings dernier cri se livrent à un étrange concours d'apnée, le temps d'une soirée. "And the Oscar goes to..." La respiration de l'assistance se bloque. Les trois secondes de suspense qui suivent pourraient bien durer trois semaines que ça ne surprendrait pas les heureux nommés.
Et la délivrance arrive. Enfin. On vient d'appeler votre voisin. Vous souriez, dévasté, mais poli. Vous en rêviez tant de cet Oscar, de façon irrationnelle sans doute, mais qu'importe.
Mais que se passe-t-il lorsque, en plus d'avoir la chance de faire partie des prétendants à l'Oscar, on décroche la timbale suprême? "Il y a un côté irréel dans cette soirée et le moment où vous entendez votre nom, se souvient Marion Cotillard, Oscar de la meilleure actrice en 2008 pour La Môme. J'ai été émerveillée tout au long de l'aventure, et la terminer de cette façon était assez incroyable."
Marion Cotillard: le porte-drapeau
On pourrait être tenté d'imaginer l'Oscar comme une sorte d'invitation à rejoindre la grande famille hollywoodienne, une porte ouverte vers les grands studios. Première actrice française à avoir remporté un Oscar pour un rôle francophone, Marion Cotillard a assurément vu sa carrière prendre un nouvel envol. "En fait, les premières propositions américaines que j'ai reçues sont arrivées avant que je ne reçoive l'Oscar.
En l'occurrence, Public Enemies, de Michael Mann, dont j'ai rejoint le plateau le lendemain de la cérémonie. Puis, un peu plus tard, Nine, la comédie musicale de Rob Marshall." Christopher Nolan (Inception, The Dark Knight Rises), Woody Allen (Minuit à Paris), Steven Soderbergh (Contagion), James Gray (The Immigrant)...
L'extrême application de Marion Cotillard en fait notre meilleure représentante outre-Atlantique. Cela ne fait aucun doute. Pour Jean Dujardin, l'unique Oscar du meilleur acteur pour un Français (The Artist, en 2012), l'aventure américaine commence à peine. Et plutôt bien, d'ailleurs, à y regarder du côté de son second rôle dans Le loup de Wall Street, de Martin Scorsese ou dans Monuments Men de George Clooney. Reste évidemment à transformer l'essai.
Sacrés Français!
Si l'Oscar vous inscrit (quasi) automatiquement sur la fameuse A-List, cette liste des plus bankable de la profession, ceux sur les noms desquels on peut monter un projet, il est difficile pour un étranger d'intégrer le système hollywoodien. C'est une machinerie aux rouages qui lui sont propres, gouvernée par des producteurs tout-puissants. De René Clément (Oscars du meilleur film étranger pour Au-delà des grilles et Jeux interdits) à Michel Hazanavicius (seul Français, avec Roman Polanski, à avoir décroché l'Oscar du meilleur réalisateur), en passant par Jacques Tati, Bertrand Blier ou Costa-Gavras, nos réalisateurs primés ne semblent pas pressés de nouer des relations étroites avec la Mecque du cinéma.
Alors quoi, encore un effet de notre légendaire snobisme ? Claude Lelouch (Oscar du meilleur film étranger en 1967 pour Un homme et une femme) a toujours craint d'y perdre sa liberté artistique. "C'est flatteur que l'on parle de vous, bien sûr. Mais je dois reconnaître que la Palme d'or a plus d'importance à mes yeux", confesse-t-il.
Jean-Jacques Annaud admet aussi que son Oscar du meilleur film étranger pour son tout premier film, La victoire en chantant, ne représentait pas grand-chose pour lui. "Je ne me suis pas déplacé pour la cérémonie, pensant n'avoir aucune chance. J'ai été réveillé dans la nuit à Paris par un appel d'un ami de ma femme qui était devant sa télé aux États-Unis. J'ai d'abord pensé à une blague douteuse.
La presse française avait annoncé depuis des semaines que Cousin, cousine, de Jean-Charles Tacchella, avait gagné. Le lendemain de l'attribution des récompenses, Gaumont a fait un procès à l'Académie américaine pour irrégularité. J'ai cru pendant longtemps qu'on allait peut-être me reprendre la statuette - laquelle est d'ailleurs restée chez mon producteur suisse sans que j'aie jamais la curiosité de la voir."
Logorama
Finirait-on par se méfier des appels de phares d'Hollywood? De quels curieux pouvoirs de perversion pourrait bien être porteur notre ami Oscar? La prudence reste de mise, comme l'explique Jean-Jacques Annaud. "Après l'échec fracassant de mon premier film, l'ami scénariste avec lequel je travaillais sur Coup de tête, mon projet suivant, avait lancé pour me consoler: "De toute façon, tu es comme les catholiques et les communistes, tu as l'éternité devant toi." Considérant le destin du communisme et la durée de ma propre traversée du désert, il se trompait. Le lendemain de l'Oscar, je recevais trois offres de films américains importants. J'ai eu la prudence de les refuser."
Lorsqu'il repense à l'Oscar du meilleur court d'animation pour Logorama, Ludovic Houplain garde la tête sur les épaules. "C'est une carte de visite efficace si l'on sait où l'on va et comment s'en servir. Ayant pratiqué les Américains quelques années, je savais qu'avec eux, tout est toujours "nice and wonderful". Nous avons eu des réunions chez Endeavour, une société regroupant les intérêts des acteurs, des scénaristes et des réalisateurs. Mais là où François Alaux et Hervé de Crécy, mes coréalisateurs, semblaient enthousiastes de collaborer avec James Cameron ou Gore Verbinski, j'étais on ne peut plus sceptique. Personnellement, je n'ai pas donné suite."
Ludovic Houplain préférera développer un court d'animation sur le thème de la robotisation aux dépens de l'homme, dans la lignée de Logorama, ainsi qu'un long métrage mêlant animation et prises de vue réelles.
Sam Karmann, lui, a tenté de profiter du fameux "effet Oscar", après avoir remporté le prix du meilleur court métrage, en 1993, pour Omnibus. Enfin, une fois passé le choc de l'annonce de sa victoire, qu'il décrit comme "un mélange de joie, d'incrédulité, le tout enveloppé d'un sentiment d'illégitimité... Pourquoi moi ?". Malgré sa réactivité, il est contraint de jeter l'éponge à dix jours du tournage, faute de moyens. "Était-ce la faute de la production ou un manque d'intérêt des financeurs ? Toujours est-il que ce film n'a jamais vu le jour et que j'ai dû attendre cinq ans pour pouvoir tourner mon premier film, Kennedy et moi, à partir d'un autre scénario."
Pour ce qui est de mener une carrière américaine, la langue est toujours un barrage. "Même si mon anglais est plutôt correct, et que je me sentais capable de diriger une équipe en anglais, je ne me voyais pas diriger des acteurs dans une langue qui n'est pas la mienne. Peut-être ne me suis-je pas fait assez confiance."
Miroir, miroir...
Tout ce qui brille n'est pas d'or. À commencer par cet objet de désirs, agitateur de fantasmes, qui a la forme d'une statuette en alliage d'étain, d'antimoine et de cuivre, recouverte d'une (très) fine couche d'or 24 carats. Un prix qui n'a pas de prix, si ce n'est la valeur qu'on veut bien lui accorder. Pour ceux qui jouent le jeu, l'après-Oscar est une réalité. Pourtant, Marion Cotillard n'est pas dupe. "Je n'ai jamais imaginé qu'existe un jour cet "après-Oscar". L'Oscar fait partie de la vie d'un film. Ce qui change vraiment le cours d'une carrière, c'est justement un rôle, un film..."
Jean-Jacques Annaud se rappelle l'un de ses tête-à-tête avec Claude Berri, après La guerre du feu. ""Tu verras, chéri, le succès, ça isole", m'avait-il confié. Ce n'est pas tant nous-mêmes qui changeons, mais le regard des autres. Le succès est un redoutable dragon."