Il reste maintenant à Michael Mann à réaliser son film. Parce que ce Public Enemies-là n'en est que le brillant brouillon. Tout y est posé, prêt à l'emploi, temps de cuisson et déglaçage, mais rien n'y est vraiment à point.
Michael Mann, dont on sait qu'il travaille aussi bien la mythologie du cinéma (Heat, Miami Vice) que celle de l'Amérique (Révélations, Ali), partant du principe qu'elles vont forcément de pair dès lors qu'un cinéaste choisit de s'extraire du corpus de l'entertainment pour porter un regard sur le monde, Mann, donc, était sans doute le mieux placé pour tirer le portrait de John Dillinger. Pourquoi ? Parce que Dillinger (1903-1934), gangster notoire et braqueur de banques, est un hors-la-loi venu du western à une époque où, aux Etats-Unis, le crime s'organise (Frank Nitti, Al Capone) en même temps que la police (Eliot Ness, le FBI). Et que Mann filme, depuis toujours, les trajectoires humaines au moment où l'Histoire bascule, cherchant dans ses personnages un romanesque propre à enflammer un public trop heureux de trouver ses hérauts. Voilà pour l'état des choses.
Peut-être est-ce le relatif échec de Miami Vice, le précédent film de Mann, au budget énorme et à l'engouement volatil. Toujours est-il que Public Enemies, engoncé dans un désir de plaire pour mieux répondre à l'appel de l'économie hollywoodienne, qui pardonne rarement deux fois les dérapages, n'affronte jamais la rigueur dramatique à laquelle Mann nous avait habitués. Si le film est formidablement réalisé en une forme agitée et moins géométrique qu'à l'accoutumée, qui dit bien l'époque troublée des années 1930, il ne fait qu'effleurer les possibilités que lui offre son scénario. C'est du boulot propre, mais davantage pour pop-corn que pour trois étoiles. On est là dans les limites d'un genre, le blockbuster, qu'un réalisateur se refuse à repousser pour ne pas effrayer le chaland. Une position emblématique des rapports qu'entretiennent régulièrement aujourd'hui les grands cinéastes américains et l'industrie du spectacle.