La bonne nouvelle, sous le sapin, c'est de retrouver Martin Scorsese en pleine forme après un passage au ralenti. Hugo Cabret sentait la colonie de vacances, ses documentaires sur George Harrison ou sur les Stones étaient l'oeuvre d'un passionné plus que celle d'un artiste, Shutter Island n'effaçait pas la force du roman original de Dennis Lehane, et je ne parle pas de Kundun ou d'A tombeau ouvert, films au-dessous de la ligne de flottaison.
De là à dire que le grand Scorsese s'épanouit dans les années 1970-1995, il n'y a qu'un pas que je franchis allègrement sans peur de me vautrer dans la bûche. Mais l'auteur de Taxi Driver, Raging Bull ou des Affranchis a le droit de faire n'importe quoi, justement parce qu'il les a faits. Le Loup de Wall Street, portrait d'un trader cynique et corrompu des années 1990, adapté du récit autobio de Jordan Belfort, s'étale sur trois heures et ne fait pas dans la demi-mesure. Excessif, drôle, flamboyant, halluciné. Avec un Leonardo DiCaprio gigantesque qui aime faire aimer les salopards.
C'est la folie d'une époque plongée dans la coke et les dollars, c'est le parcours d'un homme qui se tamponne la Sainte-Trinité scorsésienne : ascension, chute, rédemption. C'est aussi, et surtout, du cinéma qui s'habille en extralarge et qui ne peut être rien d'autre que du cinéma. Ni produit manufacturé, ni récit illustré, ni imagerie poseuse, ni verbiage psychologisant, ni nombril atrophié. Un putain de film qui nettoie les neurones, agite les pupilles, fait dresser le poil, asticote les zygomatiques.
Une claque aux mauvaises odeurs d'un Hollywood amorphe, un voyage en grand huit dans la folie humaine quand elle ne s'accorde d'autres limites que celles de sa propre déraison. Un film éminemment politique, finalement, qui relève du divertissement autant que de l'art, qui électrise le monde autant qu'il l'incendie. Pour un peu, on se croirait revenu aux folles cavalcades scorsésiennes du siècle dernier. C'est d'ailleurs exactement ça. Tout se transforme et rien n'est jamais perdu. Bonne année.
