Pourquoi le film n'a-t-il pas marché aux Etats-Unis? Je ne sais pas. Trop dur, peut-être. Je ne connais plus vraiment le public. Les spectateurs d'aujourd'hui acceptent les sujets difficiles, comme le monde des urgences que je décris dans A tombeau ouvert, mais à condition qu'ils soient enrobés et empaquetés, avec une musique qui signale les instants d'amour ou de frayeur. La subtilité n'est pas de mise; le trait doit être outré. Je ne sais pas faire ce genre de cinéma, et je me demande si mon travail peut encore trouver un public.
A tombeau ouvert est-il un nouveau Taxi Driver? Même scénariste, Paul Schrader, même errance dans un New York dantesque...Nous avons changé. Paul et moi, nous ne sommes pas très loin de la soixantaine [53 ans pour Schrader, 57 pour Scorsese] et nous avons fondé des familles. Ce qui, d'instinct, m'attirait dans Taxi Driver, c'était ce mélange de colère et d'effrayante solitude spirituelle. A présent, la colère est toujours là, mais nous avons compris qu'elle ne constitue qu'une voie sans issue au bout de laquelle il y a la mort, la drogue, l'autodestruction. Dans A tombeau ouvert, mes ambulanciers expriment leur colère par la compassion. Ils sont dans la rue, en train d'aider les gens. Oui, ils enragent contre le système, contre la vie, contre la ville, qui, dans le film, est une métaphore de l'humanité entière, un monde de dingues où l'on s'effondre à tous les coins de rue. Oui, ils enragent d'être impuissants devant la douleur humaine et, tandis qu'ils ramassent les corps, leurs questions résonnent dans le silence de Dieu: pourquoi un dealer de dope devrait-il vivre alors que tout près meurt une petite fille? Quel est le sens de tout ça? Ils enragent, c'est vrai, mais ils essaient aussi de changer les choses. A mes yeux, ils représentent l'idéal chrétien.
Le New York allégorique d'A tombeau ouvert date du début des années 90. Vous reconnaissez vous-même vous complaire dans le passé.C'est vrai. Je ne suis pas à l'aise dans le monde actuel. Je déteste tous ces moyens complexes de communication: ces fax, ces ordinateurs, ces téléphones portables qui peuvent vous retrouver partout. Nous vivons dans une Babel déroutante, dans un monde où la communication est si intense qu'elle en perd toute valeur. C'est une culture de gadget et de gratification immédiate qui brouille l'essentiel, notre relation à l'autre et à nous-même. Les Etats-Unis, et dans une bien moindre mesure l'Europe, vivent le règne du matériel, du séculier, et moi, je suis désolé, mais depuis mon enfance j'essaie de comprendre ce qui fait de l'homme un être spirituel. Ici, en Amérique, il faut presque que je m'en excuse; ça leur paraît trop sérieux, trop prétentieux. Tant pis. Toutes ces années, je suis resté fidèle à des valeurs personnelles. J'ai bien recherché des avantages matériels, multiplié, moi aussi, les coups de fil et les deals avec Hollywood, mais il y a eu un moment où tout cela s'est évaporé. Alors, je me suis retrouvé seul face à moi-même, comme Jake La Motta devant son miroir à la fin de Raging Bull, en paix avec lui-même. Une paix spirituelle.
Quels sont vos rapports avec les grands studios?J'ai besoin de leur argent pour faire mes films. J'envie Woody Allen d'être ainsi capable, à lui tout seul, d'écrire et de sortir un film par an avec un bon budget et de bons acteurs. Moi, d'abord, je ne suis pas essentiellement un scénariste, et puis je ne suis pas capable de tourner en si peu de temps. L'exception, c'est A tombeau ouvert, réalisé en douze mois, avec un scénario écrit en six semaines à partir du formidable livre de Joe Connelly (1). Mais je travaille sur le script de mon prochain film, Gangs of New York, depuis 1975! J'en suis à la onzième version en un an et demi seulement. Etant donné l'envergure du film, il me faut un scénario minutieux et parfaitement structuré.
Que raconte le film? Le grand souffle de l'Histoire. [Il sourit.] C'est la chronique de l'affrontement entre les Américains protestants et les nouveaux immigrants catholiques irlandais, à Manhattan, de 1846 à 1860, jusqu'à l'embrasement, en 1863, des Draft Riots, les émeutes des conscrits qui marquent la véritable renaissance de New York. Le thème paraît religieux, mais le point de vue, c'est plutôt le choc de deux tribus celtiques qui portent leur foi tel un étendard, sur fond de pauvreté effarante, pire, selon Dickens lui-même, que celle de l'East End de Londres.
Vous êtes l'auteur d'un remarquable documentaire sur le cinéma américain. Ne constatez-vous pas une renaissance créative à l'ombre des grands studios? Elle a lieu tous les vingt ans. Cette année, nous découvrons d'excellents jeunes réalisateurs, comme Spike Jonze (Dans la peau de John Malkovich) ou David Russell (Les Rois du désert). Mais ils sont, par nature, plutôt indépendants. Hollywood a pris quelques risques, si l'on en croit les vainqueurs des oscars (American Beauty, de Sam Mendes), mais le vrai film de studio, maintenant, c'est Titanic, Independence Day, et bientôt Pearl Harbor, de Michael Bay. Reste à savoir si un autre cinéma peut s'épanouir dans cette gigantesque machine commerciale et technologique. Je reconnais que Disney, grâce à sa filiale Miramax, garantit une véritable liberté d'expression pour des sujets plus difficiles (Jackie Brown, de Quentin Tarantino, Holy Smoke, de Jane Campion...). Mais le nouveau Hollywood? Ses acteurs ont des visages de gamins. Je ne m'y retrouve pas.
Vous ne vous considérez pas comme un jeune réalisateur? Pas vraiment, non!
Pourtant, vous êtes curieux, entêté, en colère, en quête d'idées...[Hurlements de rire. Il se redresse sur sa chaise.] Il faut rester curieux devant la vie. Je le suis toujours. Mais je ne vais pas tourner Gangs of New York comme le font les jeunes réalisateurs, en plans-séquences ultrarapides. Je veux de la lenteur. Pour moi, l'antidote à Hollywood vient d'Iran, de Chine, de ces films imprégnés d'une autre vision du monde, poétique, subtile, puissante. Il y a quelque chose d'effrayant dans les valeurs que propage notre culture, et la prospérité américaine me déprime. Elle nuit à notre développement humain parce qu'elle ne nous confronte à rien. Voilà pourquoi, au bout des années 90, j'ai voulu montrer la souffrance dans A tombeau ouvert. Montrer ce que personne ne veut voir.