On vous savait libre, indépendante, peu friande des mondanités de Beverly Hills. Voilà que vous partez jouer sur les planches dans les petites villes françaises. Racine, qui plus est! D'habitude, les stars hollywoodiennes ne partent pas ainsi à l'aventure...
Mes agents américains me l'ont dit clairement: «S'arrêter pendant plusieurs mois pour entreprendre une tournée en France, à Blagnac, Mulhouse et La Rochelle, ça ne se fait pas.» Eh bien si, ça se fait! Je veux être une comédienne normale! Et pas seulement une star de cinéma. Le théâtre est pour moi une manière de retrouver le plaisir de jouer. Sur scène, on mobilise tout son être, la voix, le corps, la tête. Et puis j'avais envie d'avoir en main et en bouche un texte plus profond que ceux proposés par Hollywood. Dans les films, on emprunte un langage codé, commercial, ni littéraire ni poétique, qui n'est pas non plus du «vrai parler»: «I love you, I never loved anybody else...» murmure-t-on sur fond de coucher de soleil. Ce sont les mots du cinéma. Je me lasse de reproduire du quotidien glorifié, enjolivé.
On pourrait penser que le cinéma populaire est plus proche de la réalité d'aujourd'hui que Racine.
Quelle boîte de Pandore j'ai ouverte là! [Elle rit.] Tant pis si je vous parais prétentieuse: ce que je cherche en interprétant Bérénice, c'est la vérité humaine, et non la vérité des salles de cinéma. En regardant un film américain, on s'attend pendant deux heures à éprouver certaines émotions, mais on n'a pas l'impression de se trouver face à de vraies personnes... A Hollywood, on nous demande de traduire les sentiments en un «truc qui fonctionne», comme ils disent là-bas. Cela devient un effet.
C'est-à-dire?
J'entre dans la pièce, je retrouve mon mari que je n'ai pas vu depuis quinze jours et je lui lance: «Je ne t'aime plus!» Je dois le dire avec les mots et les expressions du moment. Regardez les séries télévisées américaines: elles sont bourrées de gestes stéréotypés qui obéissent à des modes. [Elle renverse la tête en arrière, la main sur le front, en poussant un soupir forcé: signe d'accablement.] On n'utilisait pas ces gestes il y a vingt ans... Un jour, j'ai tourné un film en roumain. Comme je ne connaissais pas cette langue, je jouais directement le sens du texte, débarrassée de toutes les choses superficielles qui s'attachent d'habitude aux mots. C'est un peu la même chose avec Racine: on est obligé d'aller à l'essentiel, au plus profond de nous-même, pour chercher une sorte d'universel.
Le cinéma américain commence-t-il à vous peser?
Oh, non! J'adore jouer devant une caméra. Mettez-en une tout de suite là, devant moi, et je me mets à jouer! Mais je connais un peu trop les trucs de ce métier. Ce qu'on attend de nous, acteurs, c'est de présenter des émotions à la commande. Comme si nous étions des quincailliers: donnez-moi un écrou comme ci, un boulon comme ça... Bon, il y a quand même des metteurs en scène qui travaillent autrement. Robert Altman, par exemple, fournit un scénario sublime, magnifiquement écrit, et nous laisse improviser. Avec lui, il faut connaître son personnage par c?ur, mais on arrive sur le plateau sans répéter. Altman le dit: «C'est comme si je jetais des perles sur le sol et que je les filmais là où elles se trouvent.»
Depuis quand cultivez-vous ce désir de jouer?
Depuis toujours! Je peux vous dire exactement quand cela a commencé. J'ai 4 ans, je joue aux cow-boys et aux Indiens dans le jardin en Cornouailles, avec Susan Goode, ma voisine de 5 ans. Elle me tire dessus. Je suis tuée. Ma famille étant très catholique, la mort est pour moi assimilée au crucifix. Alors je tombe les bras en croix, comme Jésus. Mais, une fois par terre, je me dis: «C'est idiot, on ne tombe pas forcément comme Jésus...» Ce fut la révélation. A partir de ce moment, je n'ai cessé de regarder comment les gens font les choses, et j'ai voulu devenir comédienne. Mais, au début, c'était un rêve impossible, honteux dans le milieu où je vivais. Pendant toute mon adolescence, je l'ai gardé pour moi. Un jour, je suis partie en France, et là, puisque personne ne me connaissait, j'ai osé m'inscrire dans un cours de théâtre et j'ai réussi le concours de l'école de la rue Blanche.Aujourd'hui, vous avez acquis une grande liberté de choix de vos rôles.
J'y fais très attention. Pour L'Homme qui murmurait à l'oreille des chevaux, j'avais très envie de tourner avec et pour Robert Redford, et de vivre un temps dans le Montana. Sydney Pollack et Harrison Ford, cela ne se refusait pas non plus. J'ai la chance de jouer avec la crème de la crème, comme on dit là-bas, dans les meilleurs films de Hollywood.
Et d'interpréter de beaux personnages...
Oui. Mais la plupart des rôles de femmes ne sont que des «effets», des personnages qui n'ont pas de vraie existence. Ce sont souvent des femmes inaccessibles, des fantasmes, des symboles en papier glacé, sex-symbols ou saintes qui n'ont d'autre but que de justifier l'action du héros et de le conduire à sauver l'Amérique ou l'Univers. Ou alors, au contraire, des femmes malheureuses, écrabouillées, des prostituées... C'est Björk dans Dancer in the Dark, Holly Hunter dans La Leçon de piano. En fait, l'actrice n'est là que pour diriger la lumière sur le héros, se lover contre son épaule, le faire transpirer de désir. Elle n'est qu'un faire-valoir.
C'est un cinéma d'hommes, en somme?
Je le pense. D'ailleurs, en Amérique comme en Europe, très peu de films se montent sur le seul nom d'une femme. Erin Brockovich, Amélie Poulain... c'est peu. Le «premier rôle féminin», c'est en fait le deuxième rôle. Jeune comédienne, quand j'entendais Meryl Streep se plaindre qu'il n'y avait pas de vrais rôles pour les femmes, j'en doutais. Eh bien, elle avait raison.
Le cinéma fait par des femmes ne donne pas toujours une image de la femme très brillante...
C'est juste. Dans nombre de films de femmes, le sexe est souvent associé à la violence. Cela me dérange. Pourquoi les femmes cinéastes ne montrent-elles pas l'inverse? Pourquoi ne voit-on pas un homme humilié? Il y a comme une sorte de backlash, de retour de bâton. Peut-être est-ce une période passagère...
On ne vous savait pas si féministe.
Je ne le suis pas. J'en veux au contraire aux féministes: elles nous ont fait croire que l'on pouvait tout faire, avoir une carrière d'actrice et être mère à la fois, et elles nous ont mises dans une situation impossible! J'appartiens à la première génération de femmes nées de mères «libérées». Et je m'arrache les cheveux de culpabilité, craignant de ne pas être assez bonne mère - j'exagère un peu, là. Peut-être que nos filles sauront gérer tout cela mieux que nous...
Ce n'est pas bien vu à Hollywood d'être une mère de famille?
Non. Heureusement, je travaille avec des metteurs en scène qui comprennent mon point de vue. Et puis j'ai conquis ma liberté en vivant à Paris, loin de Hollywood. Certes, je n'ai pas la dernière BMW ni le dernier lifting, mais, si j'allais m'installer à Beverly Hills, je rentrerais dans le moule, je traînerais dans les restaurants pour être vue, je serais angoissée à l'idée qu'Untel déjeune avec Unetelle et pas avec moi... Ici, à Paris, je suis safe, à l'abri de tout cela.
Y a-t-il une différence pour les acteurs entre les deux pays?
En France, vous devez apporter votre vie et vos états d'âme sur le plateau. On veut voir de la chair fraîche. Aux Etats-Unis, c'est le contraire. Surtout, il ne faut rien montrer de soi. On va au studio comme on va au bureau. Je ne suis plus Kristin. Je suis la star qui vient faire son boulot de star. On est pro avant tout. Les Américains sont horrifiés de voir certains acteurs européens se plaindre sur le plateau d'avoir mal dormi... Cela dit, en France, on trouve des joyaux, réalisés pourtant avec peu de moyens.
Y a-t-il des limites que vous ne voulez pas franchir en jouant?
Les Américains ne demandent pratiquement jamais à une actrice de se mettre nue. En France, la nudité est une véritable obsession. Quand j'étais jeune, je devais sans cesse me bagarrer pour garder mes vêtements. Si on ne se dénudait pas complètement, on se faisait engueuler: «Tu veux être comédienne, oui ou non?» Mais il y a plus difficile que la nudité. Dans le film roumain dont je vous parlais, le personnage que j'interprétais envoyait des femmes et des hommes bulgares chercher du bois, sachant qu'ils seraient en réalité fusillés. C'était l'époque épouvantable des événements de Sarajevo... Ce fut très pénible pour moi de jouer cela.Vous regardez-vous sur les écrans?
Je ferme un peu les yeux... Une maladie frappe beaucoup d'acteurs: le self-awareness, la «surconscience» de soi. Se préoccuper sans cesse de l'effet que l'on va produire, se regarder vivre, toujours avoir un commentaire sur soi-même... Nous vivons dans ce placard qu'est le film, ou la pièce. Nous sommes obsédés par notre travail. Du coup, nous éprouvons beaucoup de difficultés à aller voir ailleurs. C'est pourtant vital, pour un acteur, de savoir comment se comportent les gens «normaux». Si on fondait nos personnages sur les gens de cinéma, ce serait épouvantable! La célébrité est un handicap qui nous empêche d'avoir accès à la vraie vie. Parfois, quand on me reconnaît dans la rue, on me lance des regards horrifiés: cette femme vue dans les bras de Robert Redford est une mère de famille, en jeans, pas maquillée! Horreur! Je voudrais être comme tout le monde. Mais c'est difficile de l'être quand tout le monde vous regarde! Parfois, j'aurais envie de faire marche arrière.
Qu'est-ce qui vous agace le plus dans le cinéma?
Ces produits de séries télévisées, ces team movies. Le genre Friends: des gangs d'adolescents richissimes, avec des dents parfaites, un brushing impeccable. Insupportable! J'ai un autre cheval de bataille: le doublage. Je peux?
Allez-y.
Le doublage est presque toujours bâclé. Je vois les acteurs doubleurs arriver dans le studio sans rien connaître du texte. Ce n'est pas leur faute: ils doivent travailler à toute allure, trois jours pour un film de deux heures! Pourtant, un doublage pourrait être très bien fait si on y mettait les moyens. Je rêve par exemple de voir Lambert Wilson prêter sa voix au personnage de Ralph Fiennes. Pour ma part, j'essaie toujours de réaliser mes propres doublages, mais c'est une telle torture...
Vous avez fondé une société de développement de films. Dans quel but?
Faire les films que j'aime. Mon modèle, c'est Le Patient anglais, qui a touché beaucoup de gens dans le monde entier. Un film qui n'a pas peur d'être un film. Avec une histoire grandiose - comme chez Racine - un magnifique montage... J'aimerais monter des films qui aient cette qualité, ce souffle, une belle écriture, de grands rôles, et un sujet qui atteigne une forme de vérité. Voilà mon but: raconter de belles histoires. C'est pourquoi j'achète maintenant les droits de certains livres, et j'essaie de faire se rencontrer des écrivains et des metteurs en scène.
Qu'est-ce qu'une grande actrice pour vous?
C'est quelqu'un qui est «lisible», qui dit quelque chose. En fait, je ne sais pas comment on y arrive... Je sais seulement que cela a à voir avec le courage, la connaissance de son corps - très important! - et la disponibilité d'écoute...
Vos personnages vous habitent-ils longtemps?
Le texte de Bérénice continue à défiler la nuit dans ma tête. Comme une berceuse... Au cinéma, mon personnage reste en moi au moins jusqu'à la première du film. C'est un art fatigant, pas seulement physiquement, mais mentalement: il faut toujours être prêt par égard envers les 150 personnes qui travaillent pour le seul moment où vous allez dire: «Passe-moi le sel...» Mais c'est aussi un art très gratifiant. Il m'a fallu vingt ans pour me rendre compte que jouer, cela peut faire du bien! Je pense à cette dame du nord de la France qui m'a envoyé une carte postale émouvante. Elle avait passé une année horrible, expliquait-elle: son mari l'avait quittée, la laissant sans travail avec trois jeunes enfants. Elle me remerciait simplement parce que j'arrivais à travailler tout en élevant mes enfants, parce que je lui donnais de l'espoir. Je n'ai jamais reçu un plus beau compliment. Ce jour-là, je me suis dit que je servais peut-être à quelque chose.