Il pleuvait sur Paris ce 23 décembre 1955. Un temps tragique. Les averses sont souvent tristes sur grand écran sauf si Gene Kelly vient sautiller dans les flaques. Le 23 décembre 1955 sur les Champs-Elysées, Max Ophüls attend dans un café et observe fébrilement la foule qui se masse pour voir sa dernière création, Lola Montès.
Les gens trempés sur le trottoir ne sont pas tous là pour découvrir le prochain long-métrage de l'auteur du Plaisir, de Madame de., mais pour admirer le sex-symbol Martine Carol en Technicolor. En 55 Martine Carol, c'est Lucrèce Borgia, Madame du Barry et Nana réunies, une femme magnétique et furieusement attirante. Le public l'adore, la critique beaucoup moins.
Les choses se gâtent cependant très vite. Les premiers spectateurs dissuadent les suivants d'entrer dans la salle. Lola Montès ne fascine pas. Marcel Ophüls, le fils aimé écrit: "Les trombes d'eau en rafale s'abattaient sur la grande verrière du Café du Colisée et formaient des rigoles le long des grandes baies vitrées (...) Mon père, un peu plus pâle que d'habitude, sirotait lentement un tilleul-menthe, ses mains serrées très fort autour de la tasse, comme si celle-ci pouvait encore lui réchauffer le moral et éviter la catastrophe." Echec et mat. Max Ophüls décède moins de deux ans plus tard, avec sur le coeur une vie pleine et tourmentée mais surtout sa Lola Montès détruite, démontée, défigurée, malaimée par des producteurs vulgaires et un public "que l'on a guère entraîné à voir des films réellement originaux et poétiques." dixit le jeune François Truffaut. Lola Montès est vite placée au rang de chef d'oeuvre maudit. Le film a heureusement retrouvé aujourd'hui ses vraies couleurs.
Rarement film n'aura autant épousé le drame qu'il referme. Pauvre Lola, femme revenue de toutes les gloires et les pièges passés qui se retrouve seule dans un cirque gigantesque où des créatures déguisées rejouent sa vie glorieuse. Ophüls aimait à contempler le spectacle en carton-pâte de la vie. Chez lui l'artifice des décors n'était pas un leurre. Un directeur de production voulant ainsi réduire les coûts du tournage de Lola Montès lui suggéra de situer l'action dans un petit cirque avec deux tréteaux. Max Ophüls lui répondit avec élégance: "Mais plus le chapiteau sera haut et le cirque somptueux, et plus sa solitude sera grande!" Ce jour de décembre pluvieux en assistant depuis les coulisses à l'échec de son grand oeuvre, le cinéaste est devenu peu à peu le reflet de sa propre Lola.
