La salle Debussy est un peu le court Suzanne Lenglen du Festival. La numéro 2 sur l'échelle d'importance. C'est ici que la presse est conviée chaque soir entre 19h et 19h30 pour découvrir les films de la compétition, soit la veille de leur projection officielle sur le court central. La salle de Debussy, c'est également la seule salle du palais dont le nom ne fait pas référence à un homme de cinéma. Lumière, Bazin, Bunuel et ... Debussy. Cherchez l'intrus ! Toutefois selon Imdb, dès 1934 son quatuor à cordes en sol mineur était utilisé dans Death Takes A Holiday d'un certain Mitchell Leisen. Un titre qui va bien pour évoquer l'Antichrist d'un pas très certain Lars von Trier.

Dimanche 17 Mai, 19h30 salle Claude Debussy. Projection de presse. Les marches sortent des profondeurs pour aller vers les ciel au rythme du Carnaval des Animaux de Camille Saint-Saens. Un prélude logique au carnage des Animaux qui va suivre. Mais la salle ne le sait pas encore. Soudain plein écran, le nom du cinéaste danois s'affiche dans un lettrage vaguement enfantin. Déjà trop mégalo pour les accrédités qui gloussent.

A mi-course, un renard annonce d'une voix d'Outre-tombe : « le chaos règne ! ». Le public contenu jusqu'ici se paye une barre de rires. Enfin, à l'autre extrémité, juste après la dernière image, un carton annonce : « Dedicated to Andreï Tarkovsky (1932-1986). Coup de grâce. Le Christ est crucifié sur la place public. Même les applaudissements sonnent moqueurs. Debussy peut lancer un Requiem. Mérité ? Un peu oui. Trier comme tous ses héros est une victime consentante, donc manipulatrice, qui après avoir courbé l'échine donne le coup de bambou. Souvenez-vous Grace-Kidman de Dogville dézinguant copieusement ses bourreaux après des mois de supplices. Ici l'homme-Willem Dafoe, Jadis Jésus chez Scorsese, connaît peu ou proue la même trajectoire. Docteur Lars crucifié à Cannes n'est-il pas ce que Mister von Trier pouvait espérer de mieux ?

Pour que le film soit parfait, il lui faudrait une récompense afin de couper la tête des assassins. Notons sans vouloir trop en dire que parmi les réjouissances, on assiste à une excision en gros plan. Voilà qui devrait rappeler à notre présidente du Jury des souvenirs pas si lointain. La Pianiste de Michael Haneke, c'était il y a tout juste huit ans. Si le scénario d'Antichrist apparaît bien immature : psychanalyse de bazar, basculement outré dans le gore, symbolique à deux balles, on aurait tort de tout rejeter avec l'eau du bain. Comment par exemple, ne pas être sidéré par l'utilisation ici de la fameuse caméra numérique Red (déjà pratiquée par Soderbergh ici même l'an dernier) ? La particularité de l'appareil est de capter le moindre fragment de poussière à l'image et d'offrir une liberté d'étalonnage presque infinie. Cela permet ici la magnifique séquence d'ouverture filmée en noir et blanc où le couple fait l'amour sous la douche. Les gouttes d'eau et de sueur en lévitation suggèrent tout à la fois la sensualité et un mauvais présage. Pendant ce temps-là, leur enfant, seul dans sa chambre se jette par la fenêtre. Fin de l'épilogue. Le conte cruel peut débuter avec pour cadre une forêt teutonne inquiétante.

Trier a retravaillé en post-production son image, jouant avec les contrastes. Le couple l'Homme - La Femme seul au milieu d'une nature (humaine) hostile évolue désormais dans une lumière gothique. C'est beau, paranormal, fantastique. La tension est partout. La mort aussi. Pour réapprendre à vivre après le traumatisme, ce couple a choisi leur Eden (la bicoque a été jadis pour eux un lieu de villégiature heureux). C'est devenu l'Enfer sur terre. Malaise. Le moindre bruit est devenu inquiétant. La femme est habitée par le Mal. L'homme tente bien maladroitement de la sauver. La suite c'est un bain de sang évitable. C'est là où Trier fait fausse route. Tenter une incursion dans le cinéma d'horreur, soit, mais pas comme ça. Trop soucieux d'impressionner le spectateur, il impressionne mal la pellicule. Tout son édifice s'écroule pour ne laisser que des cendres d'effets grotesques. Zut. Lars, qui m'avait avoué lors d'une rencontre n'avoir été qu'à 40% de ses possibilités artistiques durant le tournage suite à une dépression, tâche sa toile. Pour autant, von Trier reste un visionnaire à part et même raté, Antichrist possède de beaux traits. Applause !