Au dernier salon Paris Photo, sur le stand de la Galerie Polaris, les images du conflit en Syrie signées Matthias Bruggmann ramenaient la brutalité du monde extérieur dans les allées moquettées du Grand Palais. Après la Tunisie, l'Egypte et la Libye, où il était présent au moment des chutes des dictateurs Ben Ali, Moubarak et Kadhafi, la Syrie était logiquement l'étape suivante sur l'itinéraire des révolutions du photojournaliste franco-suisse de 39 ans, lauréat du prix Elysée 2017. Le travail critique qu'il y a effectué entre 2012 et 2017 est exposé actuellement au Musée de l'Elysée à Lausanne et fait l'objet d'un petit livre épais et à l'austérité revendiquée, publié aux Editions Xavier Barral. Sur la couverture noire, un titre imposant en majuscules blanches : "Un acte d'une violence indicible."

Derrière les mots, le choc. Matthias Bruggmann plonge le public dans les horreurs d'une guerre aussi violente que complexe et le pousse à questionner sa perception de la réalité. Les clichés du reporter ont des allures de mises en scène mais ils témoignent pourtant d'instants de vérité. "Ce qui m'intéresse, c'est d'interroger le spectateur sur la nature de ce qui lui est montré, d'instaurer non pas une dichotomie mais une dialectique. Une guerre n'est jamais simple. Il y a plusieurs actes indicibles dans cet ouvrage. N'en signifier qu'un indique au lecteur qu'il doit se demander ce qu'il est en train de voir. Comment saisit-on la complexité sur le terrain ? C'est le Suisse qui parle : je pense que c'est une question de neutralité bienveillante quel que soit l'interlocuteur. J'accepte de ne pas être là pour prêcher, de ne pas exprimer mon opinion sur un camp ou sur l'autre. Comment dire quelque chose alors que je suis dans un pays qui n'est pas le mien, avec une culture et une langue qui ne sont pas les miennes, une dictature que je n'ai pas vécue. Je suis là pour écouter."

HADER, REEF QUNEITRA, 7 AOÛT 2015. Sur la ligne de front avec Beit Jinn, un déserteur druze de la Direction de la Sécurité militaire entraîne une nouvelle
recrue au combat. Le combattant expliquait que son unité avait stationné à
Palmyre et qu’il avait choisi de déserter après la débâcle du gouvernement
face à l’EI dans cette zone. Il précisa qu’il avait informé ses supérieurs que
désormais, il resterait dans son village et qu’il le défendrait. (Légende extraite du livre)

HADER, REEF QUNEITRA, 7 AOÛT 2015. Sur la ligne de front avec Beit Jinn, un déserteur druze de la Direction de la Sécurité militaire entraîne une nouvelle recrue au combat.

© / (Matthias Bruggmann)

Scruter les images du photographe invite donc à un décryptage exigeant, pour identifier à quel bord appartiennent les protagonistes : ces hommes qui se baignent au bord d'une piscine d'hôtel ne sont pas, contrairement aux apparences, des touristes en villégiature mais des miliciens qui se détendent à quelques encablures du front, cet homme en treillis qui joue avec sa petite fille, improbable blondinette qui semble sortie d'une production Disney, est un tortionnaire de la Sécurité militaire, ce camp de réfugiés est en fait le décor d'une série TV, Sous le soleil de la patrie, qui montre les pires exactions de l'opposition...

Le Franco-Suisse a également assisté au tournage par le régime syrien d'un long-métrage de propagande réalisé en anglais et à destination du public étranger qui raconte comment un photographe occidental déclenche une attaque chimique avec la complicité de l'Etat Islamique pour gagner un prix. Une mise en abîme glaçante. "Ce film est d'une extrême violence. Il a été tourné à Daraya, un quartier de Damas assiégé, affamé, bombardé par le régime. Par cette fiction, Bachar El-Assad va jusqu'à retirer aux victimes le sens de leur mort."

MARMARITA, REEF HOMS, 11 SEPTEMBRE 2013. Piscine de l’hôtel al-Khair,
au-dessus de Marmarita. Certains des jeunes hommes photographiés ici
faisaient partie de la milice qui protégeait Marmarita et assiégeait à la fois
le Krak des chevaliers et al-Husn, le village sunnite qui s’était développé
autour. Le Krak fut repris par l’armée syrienne en mars 2014. Des sources
médicales libanaises, citées par Reuters, rapportèrent que quarante des
combattants de l’opposition se retirant de la zone avaient été blessés et
que huit furent tués dans une embuscade sur le chemin de la frontière. (Légende extraite du livre de Matthias Bruggmann)

MARMARITA, REEF HOMS, 11 SEPTEMBRE 2013. Piscine de l'hôtel al-Khair,au-dessus de Marmarita. Certains des jeunes hommes photographiés ici faisaient partie de la milice qui protégeait Marmarita et assiégeait à la fois le Krak des chevaliers et al-Husn, le village sunnite qui s'était développé autour. Le Krak fut repris par l'armée syrienne en mars 2014.

© / (Matthias Bruggmann)

AL RABIAH, REEF HAMA, 23 AVRIL 2012. Dirar Bakir, combattant de la Sécurité militaire, chez lui avec sa fille.

AL RABIAH, REEF HAMA, 23 AVRIL 2012. Dirar Bakir, combattant de la Sécurité militaire, chez lui avec sa fille.

© / (Matthias Bruggmann)

Matthias Bruggmann brouille les pistes et les codes. Il mêle à ses propres images des photos prises par des soldats avec leur téléphone portable. On voit ainsi un homme en train de piétiner des cadavres. "Il m'a donné cette image qui est un moyen pour lui de me raconter son parcours. C'était un combattant de la tribu sunnite des Shaitat massacrée par l'Etat islamique, son ancien allié." Pour déterminer la nature des images d'Un acte d'une violence indicible, il faut se rendre à la fin du livre et consulter les légendes contextualisées avec détails. Des textes d'experts complètent l'ouvrage et participent à une meilleure compréhension sur l'origine et les conséquences de ce qui est devenu une guerre civile.

Par sa démarche, Matthias Bruggmann se place à la croisée du photojournalisme et de l'art contemporain. "Je m'intéresse au monde et à la photographie. L'intersection de ces deux domaines, c'est la photographie documentaire. Mes images sont distribuées en presse [par l'intermédiaire de l'agence Contact Press Images]. Elles respectent les standards de publication. A cause du contrat moral pris avec les gens que je photographie, je me dois de les diffuser. C'est une évidence. Le champ muséal permet de s'inscrire dans le temps long de l'oeuvre d'art. La photographie y a l'assurance de sa conservation, ce n'est pas le cas d'une image de presse. J'ai en tête les photos de Gilles Caron perdues par Gamma. J'étais très ami avec Catherine Leroy dont l'agence a aussi égaré le travail." Une chose est sûre, la production de Matthias Bruggmann reste longtemps dans les mémoires.

MARMARITA, REEF HOMS, 7 SEPTEMBRE 2013. Propriétaire
hôtelier originaire de Marmarita et fils d’un ancien cadre du régime, Bisher
al-Yaziji est devenu le chef d’Usul al-Wadi, milice progouvernementale
chrétienne basée à Marmarita et faisant partie des Forces de défense
nationale. (légende extraite du livre)

MARMARITA, REEF HOMS, 7 SEPTEMBRE 2013. Propriétaire hôtelier originaire de Marmarita et fils d'un ancien cadre du régime, Bisheral-Yaziji est devenu le chef d'Usul al-Wadi, milice progouvernementale chrétienne basée à Marmarita et faisant partie des Forces de défense nationale.

© / (Matthias Bruggmann)

YARMOUK, DAMAS, 30 AOÛT 2014. Un combattant
prorégime garde la frontière entre Yarmouk et les zones gouvernementales.
Plus de 100 000 réfugiés palestiniens et de nombreux Syriens habitaient à
Yarmouk au début de la guerre.

YARMOUK, DAMAS, 30 AOÛT 2014. Un combattant prorégime garde la frontière entre Yarmouk et les zones gouvernementales.Plus de 100 000 réfugiés palestiniens et de nombreux Syriens habitaient à Yarmouk au début de la guerre.

© / (Matthias Bruggmann)

AL GHOTA, HOMS, 28 MAI 2012. Bassel Shehade, cinéaste chrétien, est rentré des États-Unis, où il étudiait grâce à la prestigieuse bourse Fulbright, pour documenter la révolution et former d’autres activistes. Il l’a payé de sa vie. Le lendemain, le gouvernement a bombardé l’église de la Ceinture de la Vierge Marie dans le but d’empêcher qu’une messe en son honneur y soit tenue. La veillée du corps a également été prise pour cible par un bombardement. Puis, quand ses parents ont essayé d’organiser une seconde veillée, cette fois à Damas, les forces de sécurité ont cerné la maison et tabassé les amis venus présenter leurs condoléances.

AL GHOTA, HOMS, 28 MAI 2012. Bassel Shehade, cinéaste chrétien, est rentré des États-Unis, où il étudiait grâce à la prestigieuse bourse Fulbright, pour documenter la révolution et former d'autres activistes. Il l'a payé de sa vie. Le lendemain, le gouvernement a bombardé l'église de la Ceinture de la Vierge Marie dans le but d'empêcher qu'une messe en son honneur y soit tenue.

© / (Matthias Bruggmann)

BABEELA, DAMAS, 23 MAI 2015. Soldat de l’Armée syrienne libre combattant
l’État islamique dans le quartier de Babeela. L’État islamique occupait
alors Hajar al-Aswad, le quartier voisin. Babeela faisait partie des quartiers
sud de Damas contrôlés par l’opposition entre 2012 et 2013. Début 2014,
Babeela a passé un « accord de réconciliation » avec le gouvernement, similaire
à celui de Barzeh. Les combattants de Babeela collaborèrent alors
avec les forces gouvernementales pour lutter contre le Front al-Nosra et
l’État islamique. Dans les faits, après plusieurs années à se battre contre le
gouvernement, les hommes de Babeela se retrouvèrent à le défendre. Cette
perspective ne les enchantait guère et ils insistèrent sur le fait qu’ils avaient
passé un accord de cessez-le-feu mais pas de paix.

BABEELA, DAMAS, 23 MAI 2015. Soldat de l'Armée syrienne libre combattant l'État islamique dans le quartier de Babeela. L'État islamique occupait alors Hajar al-Aswad, le quartier voisin.

© / (Matthias Bruggmann)

Un acte d'une violence indicible, de Matthias Bruggmann. Editions Xavier Barral, 336p., 39 ¤.

Exposition au Musée de L'Elysée, Lausanne, Suisse, jusqu'au 27 janvier.