Non, je ne vois pas ce qu'il y a de féminin dans cette photo de Park Avenue de Berenice Abbott. Je ne vois pas non plus ce qu'il y a de masculin dans cette photo de la maison André Chénier d'Eugène Atget. Cependant, si je regarde celle de Park Avenue en sachant qu'elle est de Berenice Abbott, je ne la vois plus de la même façon. Encore un coup de la littérature et de la magie des mots.
Luce Lebart et Marie Robert publient aux éditions Textuel Une histoire mondiale des femmes photographes. 450 images, 300 femmes photographes. Ça pèse une tonne. Mais les photos sont toutes belles et passionnantes, très bien imprimées. Comme dans la plupart des catalogues d'expo, il vaut mieux passer les textes d'intention des deux directrices de l'ouvrage, et pardonner le ton acrimonieux, aigre, au service d'un gynocentrisme belliqueux, vigoureusement illustré par la photo de couverture de Pushpamala N., la Cindy Sherman indienne, qui braque un flingue sur le regardant et la regardante.
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Une fois passé ce détail désagréable, l'aventure de la photographie commence par un Cyanotype impression réalisé par Anna Atkins en 1849. La brève et émouvante biographie écrite par Rose Teanby, l'une des 160 contributrices, constitue la meilleure introduction à ce que cette Histoire mondiale cherche, je crois, à dire, à montrer, et même à réparer (quand c'est nécessaire et possible). Elle donne la preuve, comme nombre d'autres biographies du volumineux volume, que l'on peut raconter l'histoire de l'oppression polymorphe exercée sur les femmes photographes sans insulter le passé, le présent, et nous préparer à l'avenir procédurier de la parité intégrale. C'est peut-être le manque de place qui a contraint Teanby à raconter simplement la vie et l'oeuvre de cette artiste, et son apport dans l'histoire de la photographie, en tout cas, c'est parfait, ça donne envie d'en savoir plus, ce qui est l'une des vertus des encyclopédies.
La beauté de ces images pulvérise les intentions qu'on veut leur prêter
La beauté, je ne trouve pas d'autre mot, de l'ensemble de ces images pulvérise toutes les intentions qu'on veut leur prêter. Si l'art, je ne trouve pas d'autre mot, n'était pas le moyen de dépasser les opinions, les origines, les genres, ce serait à désespérer de l'art.
Je suis bien placé pour savoir que les femmes ont leur place dans l'histoire de la photographie, c'est une femme qui m'a initié. Diane Giappiconi a commencé à photographier les enfants du patronage où elle travaillait le jeudi, à Pantin, pour gagner sa vie. Au réfectoire, dans la cour, elle m'a photographié partout, sous toutes les coutures, j'adorais ça, j'avais 9 ans, 10 ans, je la suivais dans son labo pour l'assister dans ses tirages, apprendre à faire ça, et continuer de me faire photographier. Je voulais qu'elle me photographie quand je dormais. Résultat décevant. Mais jusqu'à mes 13 ans elle n'a pas cessé de me mitrailler, avec d'autant plus de rage, j'imagine, qu'elle est tombée amoureuse de mon père, et que c'est sa soeur qui s'est mariée avec lui.
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Elle a rencontré un photographe de mode et de publicité, un type extra, pantalon en cuir, moto puissante. Avec lui, Diane est passée à un stade professionnel. Grand studio, commandes, beaucoup de fric. Je ne sais pas pourquoi c'est lui et pas elle qui m'a emmené un matin faire des photos dans la forêt de Fontainebleau, nu au milieu des fougères, nu sur les rochers. Grande émotion. Je ne sais pas non plus ce que sont devenues ces photos, ni ce que j'ai fait de l'argent que ça m'avait rapporté.
Je me souviens que Diane m'avait prêté sa Mobylette, et quand je la lui ai rapportée, elle m'attendait, nue sur son lit aux draps de soie noire. J'ai appris son suicide peu d'années après. Il est possible qu'elle ait souffert du machisme, de l'androcentrisme. Je ne suis pas sûr que, si elles existaient encore, ses photos auraient figuré dans cette Histoire mondiale des femmes photographes. Une injustice parmi toutes celles qui ne donneront jamais lieu à une encyclopédie.
