Comment ce gars bourru au physique ingrat et à l'accent cockney prononcé, rejeton d'un modeste barbier et d'une folle internée à l'asile, est-il devenu le poids lourd de la peinture anglaise? Une bonne partie de la réponse réside à la Tate Britain, qui abrite les milliers d'oeuvres léguées à la nation britannique par Joseph Mallord William Turner (1775-1851). A la mi-mars, le public s'apprêtait à en admirer près de 80 -dont certaines jamais montrées en France- au musée Jacquemart-André, à Paris, qui lui consacrait, avec la complicité de la Tate, une exposition-événement. Si, confinement oblige, l'institution parisienne a alors dû fermer ses portes, elle les rouvre le 26 mai, avec l'artiste anglais en tête d'affiche. On peut découvrir, en parallèle, la visite virtuelle, commentée par les commissaires David Blayney Brown et Pierre Curie.

J.M.W. Turner, “Vue des gorges de l'Avon”, 1791.

J.M.W. Turner, "Vue des gorges de l'Avon", 1791.

/ ©Tate

Itinéraire d'un enfant prodige et prolifique. William Turner n'a pas 12 ans quand ses esquisses, accrochées au milieu des perruques dans la vitrine de l'échoppe paternelle, trouvent déjà acquéreurs. Deux ans plus tard, il rejoint les bancs de la Royal Academy of Arts, dont il sera élu académicien titulaire à seulement 26 ans; un record jamais égalé. Fort de son talent et de ses riches commanditaires, le peintre connaît rapidement le succès, en dépit de sa face de gargouille (c'est lui qui le dit), d'une misanthropie assumée, d'un goût immodéré pour la bibine et les bordels. L'admirateur fervent de Claude Lorrain et de Nicolas Poussin, ses illustres aînés du classicisme, n'en est pas à un paradoxe près.

J.M.W. Turner, “Cathédrale de Durham: intérieur, vue vers l'est le long de l'aile sud”, 1797-1798.

J.M.W. Turner, "Cathédrale de Durham: intérieur, vue vers l'est le long de l'aile sud", 1797-1798.

/ ©Tate

Dès l'adolescence, Turner dessine pour des architectes. De cet apprentissage de la topographie et des perspectives, il garde le goût de l'exactitude. Même si, au mitan des années 1790, il sublime déjà ses représentations d'édifices, comme celle de l'imposante cathédrale de Durham, pour laquelle il développe une technique de décolorisation par grattage afin d'éclairer l'intérieur de l'église.

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Cette luminosité est l'élément clef de la quête visionnaire de William Turner, qui parcourt l'Angleterre avant de trimbaler sa palette outre-Manche. Peu à peu, ses aquarelles -son médium de prédilection- amorcent un tournant novateur dans le traitement de la couleur et de la lumière, jusqu'à, bien avant l'heure, frôler l'abstraction. Les formes sont dissolues, les coloris fusionnés, les contours évanescents, comme inachevées. Ainsi, cette vue sur la lagune vénitienne au coucher du soleil de 1840 décline subtilement les teintes de l'arc-en-ciel au lavis, tandis qu'une tache pourpre perce les nuages et qu'émergent de l'eau des pieux aux allures d'idéogramme.

J.M.W. Turner, “Venise: vue sur la lagune au coucher du soleil”, 1840.

J.M.W. Turner, "Venise: vue sur la lagune au coucher du soleil", 1840.

/ ©Tate

L'aquarelliste peint de mémoire ; la sienne est prodigieuse. Face au paysage, il jette quelques traits au crayon ou à la plume sur ses carnets, avant de reprendre sa composition dans l'atelier et de l'enrichir au gré de son imaginaire. Il restera toujours fidèle à cette façon de procéder, peu courante à l'époque.Travailleur acharné, il ne cesse de créer, pas forcément dans l'optique de vendre. Après sa mort, on retrouve dans ses cartons de multiples oeuvres sur papier, commises "pour son propre plaisir", selon les mots de son ami, l'écrivain John Ruskin, qui hisse Turner au firmament de ses Modern Painters.

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Les travaux de la maturité du peintre ont suscité moult débats. De son vivant, ses contemporains raillent les "délires" de cet extravagant épris de liberté, qui vit caché sous un faux nom -celui de sa maîtresse, Mme Booth- les dernières années de sa vie. La postérité le cantonne longtemps au statut d'ancêtre des impressionnistes qui, deux décennies plus tard, privilégient l'atmosphère au motif, tandis que des études postérieures font de lui l'annonciateur du symbolisme ou le pionnier de l'art abstrait. Seule certitude: c'est d'abord à la lumière des Monet et consorts qu'on a pris la mesure de l'incroyable modernité du virtuose anglais qui les précéda.

J.M.W. Turner, “Coucher de soleil”, vers 1845.

J.M.W. Turner, "Coucher de soleil", vers 1845.

/ ©Tate